Réputés être un lieu de concentration de restaurants de renom et autres fast-food, les visiteurs gourmands et fin-gourmets s’y rendent seulement pour manger un bon coup et y trouvent franchement leur compte. On colle l’étiquette de « huppés » à ces quartiers-là. Car ici, l’infinité de résidences qui poussent comme des champignons, prétendent offrir standing et conforts aux riverains.
Et l’offre est salée. Très salée ! On ne peut pas aspirer à s’approprier un appartement par ici, si on ne dispose pas d’au moins deux centaines de milliers de dinars. Et même si on compte seulement y louer un foyer qui se prétend douillet, on n’y songe que si l’on dispose d’un montant à quatre chiffres… Mais nul ne peut imaginer que vivre dans ces quartiers de l’Aouina, relève de plus en plus d’une bataille quotidienne…
Quelle cruelle chimère que de croire que Cité El Wahat, Cité Ezzayatine, Les jardins de l’Aouina et autres alentours soient des quartiers où il fait bon vivre ! Car si les idées reçues promettent sécurité, modernité et confort, le simple fait de franchir les limites de l’Aouina ressemble à une mésaventure où l’on est pris au piège dans un labyrinthe de boue et de béton à perte de vue.
De mal en pire…
Déjà, en temps normal le présumé prestige a bel et bien cédé la place à une déchéance urbaine tout aussi hideuse qu’effrayante. Mais depuis les dernières intempéries de janvier, parler de « prestige » ou de « confort », relève presque d’un blasphème ! Parce qu’outre les rues trouées, les avaloirs qui vomissent une eau infecte, le marécage boueux qui épouse chaque parcelle de sol, les amas d’ordures nauséabondes, ce sont les chiens errants qui rajoutent une couche à ce laid et immonde décor.
Engloutis d’abord sous l’eau des pluies, ces quartiers se sont faits oublier durant plusieurs jours d’affilée par les éboueurs. Résultat, en l’espace de quelques jours l’Aouina s’est transformé en une gigantesque décharge à ordure à ciel ouvert ! Les bennes débordent depuis des jours, attirant mouches et insectes. Une faille qui symbolise la gestion municipale défaillante et le manque de civisme qui exaspère le voisinage… Et cette situation est un véritable festin pour les canins ayant fui les quartiers voisins de la Soukra, du Bhar Lazreg engloutis sous l’eau…
A présent, le quotidien des habitants de l’Aouina rime entre fuites d’eau interminable, glissade dans la boue, terreur d’une attaque des meutes de chiens et inhalation d’odeur infecte qui remplit absolument tout l’atmosphère… A côté de la concentration d’immeubles oppressants à 7 étages et à côté del’insécurité permanente, ce quartier de la presque-banlieue a perdu son âme avant même d’en avoir une…
Et ce qui enfonce le couteau dans la plaie, c’est un service municipal totalement absent et qui continue de faire la sourde oreille ! Dès lors des centaines de milliers d’habitants sont délaissés, oubliés, laissés à leur propre sort galérant entre désarroi, inesthétique et dangers…
Une vie dans la boue !
Au-delà de l’atmosphère boueux et fétide conjoncturel, la vie à l’Aouina est loin d’être une sinécure… Ici, et bien avant l’avènement des intempéries, le concept de « trottoir » relève carrément de la fiction ! Là où les plans d’urbanisme prévoyaient des espaces piétons, règne désormais la loi du plus fort.
Les commerces ont grignoté chaque centimètre de bitume, qui soit-dit en passant ne dépasse jamais les 30 centimètres de largeur, ils forcent les piétons, y compris les enfants et les personnes âgées, à slalomer entre les étals sauvages, les constructions anarchiques et les voitures garées en épi sur des chaussées défoncées et totalement saccagées,pour se frayer le moindre chemin…
Oui, derrière les façades des immeubles de haut standing, la colère gronde. Les habitants, qui ont investi les économies d’une vie pour un foyer de confort, se sentent aujourd’hui trahis par une attraction mensongère.
Un parcours du combattant pour les riverains
Najla, mère de famille nous a relaté que marcher à l’Aouinaest devenu un parcours de combattant. « Hier, j’ai dû porter la poussette de mon fils sur 200 mètres en marchant au milieu des voitures parce que le trottoir est occupé par les frigos d’une épicerie et des sacs de ciment. Entre la boue qui s’infiltre partout et la peur de se faire renverser, on vit dans un stress permanent. »
Ce récit est corroboré par les chauffeurs de taxi qui s’accordent à dire qu’ils « ne conduisent plus à l’Aouina mais esquivent », soupirent-ils, refusant désormais de s’aventurer dans certaines ruelles par peur de casser leurs amortisseurs.
Marcher à pied est devenu un réel défi à haut risque. Car à l’absence du moindre centimètre libre de trottoir, lorsqu’on marche sur les bas-côtés, on s’enfonce dans la boue et on piétine sur le territoire gardé par les chiens errants qui agissent tels les seuls maîtres…
On marche alors sur la chaussée, au risque de se faire renverser par une voiture, ou pire, par les camions de livraisons qui circulent ici par dizaines à longueur de journées, par les motos des livreurs survoltés qui conduisent à grande vitesse ou encore par les camions citernes qui pullulent de partout s’accaparant la route ! Une route délabrée, trouée, obstruée et toujours embouteillée. Oui, le piéton, lui, est le grand oublié.
Le paysage est franchement d’une laideur brutale et insoutenable. La vie des habitants est rythmée par des amas de gravats et des ordures ménagères qui s’accumulent en monticules à chaque coin de rue. L’eau stagnante transformela poussière en une boue épaisse, noire et marécageuse rendant le passage des riverains tout aussi salissant que pénible. Les routes sont parsemées de nids-de-poule profonds. Toutes ! Et ce portrait intégrale est immonde. Il fait perdre à l’Aouina tousses galons pour l’inscrire, et sans exagération, sur la liste deszones sinistrées…
La jungle de béton
Le ciel ? Il a presque disparu. Le quartier est d’une densité étouffante. Des immeubles de sept étages, construits à la chaîne, côte-à-côte et souvent avec un manque d’esthétique dans ces façades, font que l’on suffoque… Se dressent les uns contre les autres dans une promiscuité oppressante, les immeubles à perte de vue et les constructions de nouvelles résidences qui ne semblent jamais finir, imposent une pollution sonore, respiratoire et visuelle aux habitants, déjà piégés dans leurs appartements autrefois à la vue dégagée.
C’est à croire qu’on les force à subir les méandres d’une prison de centaines de mètres d’hauteur qu’on bâtit autour de chez eux !
Et le responsable n’est autre que cette course effrénée au profit immobilier qui ne fait que créer un canyon de béton où l’air ne circule plus, et où la vue s’arrête systématiquement et au mieux sur le balcon du voisin, au pire sur un mur délabré quifrappe presque à la figure.
Le règne des chiens errants
Mais le plus inquiétant pour les résidents reste l’insécurité sanitaire et physique. À la tombée de la nuit, et même en plein jour, le quartier n’appartient plus qu’aux chiens errants. En meutes organisées, ces animaux qui dans un passé récent, occupaient les terrains vagues ont été forcés de quitter les lieux à cause des centaines de chantiers.
Et où ont-ils élu domicile ? Partout, au milieu des habitants, à chaque porte d’une résidence, devant les cafés et restaurants, devant les épiciers, les bouchers et les banques ! Ils sont absolument partout et en très grand nombre… A l’Aouina on ne pas aspirer à faire plus de cent pas sans tomber nez à nez avec un, deux, dix, voire, vingt ou trente chiens errants.
Et si la marche diurne s’avère pénible, le soir, c’est une toute autre paire de manche. Dès la tombée de la nuit, les chiens s’unissant en meutes, s’assoient en pleine route. Et gare à celui qui piétine sur leur chemin. Le soir, ils se cachent sous les voitures en stationnement guettant le moindre pas humain pour surgir de nulle part en rugissant. Et il ne faut surtout pas croire qu’une fois arrivé chez soi, on est à l’abri ! Détrompons-nous, ces meutes s’introduisent dans les jardins et les halls des résidences dites, pourtant « sécurisées » …
« On ne sort plus après 19h », confie Mme Oueslati, les yeux rivés sur un groupe de canidés rôdant près de ce qui est censé être une aire de jeux. Et d’ajouter : « Les attaques contre les chats domestiques sont quotidiennes. Plusieurs résidents rapportent avoir été poursuivis et mordus. Ma fille, en fait partie…
Elle a été mordue par une chienne alors qu’elle traversait un mini jardin public. Elle n’a pas fait attention qu’elle marchait près d’un chiot caché dans l’herbe ! La mère du chiot l’a attaquée… Et on a fini à l’Institut Pasteur… Mais on ne souffre pas que des chiens errants à Cité El Wahat. Autant les piétons souffrent d’insécurité, autant les conducteurs souffrent des nids-de-poule béants.
Il suffirait de faire un tour à l’Aouina pour voir que circuler est devenu un exercice d’équilibriste. Les rues, autrefois bitumées, ne sont plus qu’une succession de trous profonds et de crevasses. À la moindre averse, ces cavités se transforment en mares de boue stagnante, rendant tout déplacement périlleux, que ce soit à pied ou en voiture », dit-elle d’un ton très amer.
C’est du pareil au même pour M. Chedly, retraité : « Nous vivons certes au milieu de la boue et des dépotoirs à ciel ouvert ! Mais le pire, ce sont les chiens. La semaine dernière, une meute s’était introduite dans la résidence et a attaqué le chat de ma voisine du rez-de-chaussée. On ne peut même plus sortir les poubelles sans un bâton à la main. On nous a vendu du luxe, on nous a donné une jungle », dit-il en colère.
L’urgence d’une réaction
La situation n’est pas sans conséquences sanitaires. Les eaux usées qui s’écoulent parfois à même le sol et les déchets en décomposition polluent l’environnement immédiat et menacent la santé des plus fragiles. Les habitants se sentent abandonnés face à une telle dégradation insoutenable.
Pourtant, des solutions existent. Entre les appels à la verbalisation des pollueurs, des squatteurs du trottoir, la création d’un refuge de chiens loin des zones urbanisées et la demande de réhabilitation de la voirie, les habitants de quartier tentent désespérément de se faire entendre. Et pour l’heure, l’Aouina continue de s’enfoncer dans l’insalubrité à cause d’une succession de lacunes dans la gestion des infrastructures et de la planification urbaine.
Et le hic, c’est que la mauvaise gestion d’un quartier aussi immense relève tantôt des compétences la municipalité de la Goulette, tantôt de la municipalité d’El Kram… Ici, il n’existe même pas un siège municipal auquel s’adresser… Les municipaux vivent ailleurs et ont d’autres chats à fouetter…
Mais ils ne semblent toutefois pas rigoureux en termes d’octroi de permis de construire, qui se font sans mise à jour proportionnelle des réseaux collectifs ! L’architecture des rues, les systèmes d’évacuation des eaux et les capacités de stationnement s’avèrent insuffisants face à unnombre aussi grandissant de résidents et de constructions, créant une pression insoutenable sur l’environnement immédiat et sur les résidents enterrés sous la boue et le bétonet vivant au milieu des meutes…
Un plan de réhabilitation d’urgence incluant le bitumage des axes secondaires et une régulation ferme de l’occupation du domaine public, ainsi qu’un plan de lutte contre la prolifération dangereuse des chiens s’avèrent d’une extrême urgence… C’est une question de vie ou de mort !
Reportage Abir Chemli
























