« Je mets de mon âme dans mes photographies », nous a confié l’artiste. « J’ai photographié la souffrance dans les bidonvilles, les bars, les hôpitaux psychiatriques… Je suis sensible à la misère dans le sens existentiel pas financier ».
La Presse — Le photographe tunisien Kais Ben Farhat participe actuellement à une exposition collective à la Galerie Mille Feuilles. Le fil directeur semble être « les murs », mais ses œuvres vont au-delà d’une lecture de premier degré pour devenir une expression de soi et un questionnement existentiel.
Le parcours de Kais Ben Farhat est particulièrement dense avec 5 expositions personnelles, une quarantaine d’expositions collectives et 4 prix nationaux. Cette passion de longue date a commencé avec un simple appareil photo jetable acquis lors d’une colonie de vacances, comme il nous a raconté. « Mon enfance a été marquée par un sentiment d’incompréhension et une grande hypersensibilité qui m’ont naturellement conduit vers l’art.
Afin d’entamer une formation spécialisée, on m’a posé à l’entretien des questions sur des domaines divers dont le design, le cinéma et d’autres, mais on a remarqué que mon attention était plus centrée sur la photographie ».
L’artiste de renom, Hamieddine Bouli, a pris Kais Ben Farhat sous son aile. Il suivait les cours à l’Académie des Arts de Carthage avec tant d’assiduité et d’enthousiasme qu’au bout de 6 mois seulement, il a décroché le deuxième Prix Canon. C’était en 2008. Un an après, il a commencé à exposer. Il a obtenu un BTP de photographie et a poursuivi cette quête artistique guidée par la ferveur et la détermination. « Sur des dizaines d’apprenants, trois ou quatre continuent à persévérer et font carrière », souligne Kais Ben Farhat.
Sa première exposition personnelle remonte à 2011 et a porté sur la Révolution tunisienne. Au fil du temps, il a abordé divers styles : photos pour magazines, photographie de mariage…, avant de se spécialiser enfin dans les expositions, les portraits, l’architecture d’intérieur et la réalisation de formations.
Kais Ben Farhat combine dans ses photographies regard documentaire et introspection. Elles sont le reflet de ce qu’il pense, mais surtout de ce qu’il ressent. Plutôt que de représenter de simples faits ou actions, ses clichés sont souvent un prétexte pour aborder des thèmes intimes et profonds : la fragilité, la solitude, la condition humaine, les tensions émotionnelles… « Je mets de mon âme dans mes photographies », nous a confié l’artiste.
« J’ai photographié la souffrance dans les bidonvilles, les bars, les hôpitaux psychiatriques… Je suis sensible à la misère dans le sens existentiel pas financier ». En posant la question s’il cherche à transmettre des messages particuliers par les thématiques de ses œuvres, l’artiste nous a fait part de son approche de « la photographie comme un miroir, à la manière dont Van Gogh qui se peignait lui-même sur ses toiles ».
« J’ai déjà travaillé sur la mélancolie en 2019, dans une exposition personnelle qui était une sorte de catharsis. Mon exposition “ Vie de chien ” est un autoportrait à travers les clichés de chiens errants. Ce n’est pas une défense de la cause animale comme on pourrait le penser. Je suis quelqu’un de très craintif, tout comme eux. Mais, si l’on s’approche doucement pour gagner ma confiance et que l’on sait m’apprivoiser, je laisse paraître tout le bonheur et l’affection que je peux donner ».
Kais Ben Farhat a opté pour le noir et blanc auquel il donne vie. Cette vision binaire du monde est un langage visuel assumé qui met en valeur les textures, les formes et l’intensité de ses sujets. « C’est ma signature. Elle reflète mon tempérament qui est soit noir, soit blanc, mais jamais gris », nous explique-t-il.
D’ailleurs, il a couvert des dizaines de spectacles sur 7 ans pour enfin présenter en 2024/2025 une grande exposition de photographies de théâtre intitulée Monologue/Monochrome, à la salle Le 4e Art à Tunis. Dans ses œuvres, même la lumière est photographiée en noir et blanc. Ce clair-obscur comme choix esthétique le limite-t-il ?
Pense-t-il à changer vers des clichés plus colorés ? « Jamais », nous a répondu l’artiste. « C’est ma touche. Je suis spécialiste du noir et blanc. Il y a de grandes boîtes comme Magnum qui tiennent toujours à ce choix même si on peut penser que les couleurs pourraient ajouter plus de joie ».
Les photos sont-elles planifiées à l’avance ou plutôt improvisées ? Kais Ben Farhat nous a expliqué sa démarche. « Je me promène naturellement et quand je vois une scène qui m’interpelle, je ne peux pas la rater sinon je n’en dors pas la nuit. Un ami peintre me disait que je ne suis pas passionné, plutôt habité par la photographie.
C’est en fait une carrière qu’on ne peut suivre sans passion. Il y a ceux qui le font machinalement, moi je me laisse plutôt guider par mon ressenti et je sens en moi une inspiration inépuisable. La différence se voit même pour les photos d’architecture d’intérieur qui sont censées être commerciales, mais quand on les voit, on me dit qu’on y sent une touche différente, une âme que j’ai insufflée ». Quand on lui a demandé ce que signifie pour lui « un bon cliché », il nous a répondu simplement « Quand il remue quelque chose en moi ».
En plus de l’expression artistique, Kais Ben Farhat transmet son savoir et son expérience à travers les ateliers et les formations. Il a participé à plusieurs workshops avec des photographes internationaux de Magnum Photos, l’Agence France Presse et d’autres. Il a animé des master classes au Théâtre national de Tunis et même à la faculté de Médecine.
Un autre talent reste pour le moment au second plan par rapport à sa notoriété dans le domaine de la photographie, celui de l’écriture. Il se remarque à travers les textes qu’il publie sur les réseaux sociaux. «On a découvert mon goût pour l’écriture dès l’âge de six ans et on m’a encouragé à le développer et aller plus loin, mais la photographie a fini par prendre le dessus ».
L’artiste est actuellement présent dans l’exposition collective à la Galerie Mille Feuilles à La Marsa, dont le vernissage a eu lieu le dimanche 1er février. Son prochain projet sera-t-il une sixième exposition personnelle ou un livre ? À suivre…
