Alors que les enjeux maritimes occupent une place croissante dans les négociations internationales, l’Afrique peine encore à transformer ses ressources océaniques en véritable levier de développement durable.
À l’occasion du 2e Rendez-vous de l’environnement d’Africa 21, organisé récemment, des experts ont analysé les avancées réalisées en 2025, les défis persistants et les perspectives offertes par l’économie bleue pour renforcer la souveraineté économique du continent.
La Presse — Les mers et les océans s’imposent désormais comme un vecteur essentiel pour les économies africaines. En 2025, la multiplication des accords internationaux et des négociations multilatérales sur la biodiversité marine, la pêche ou encore la pollution plastique a replacé l’agenda maritime au cœur des enjeux économiques mondiaux.
Pour l’Afrique, où le potentiel de l’économie bleue demeure largement sous-exploité, ces dynamiques soulèvent une question centrale : comment transformer les ressources océaniques en moteur de croissance durable, de création d’emplois et de souveraineté économique, tout en préservant des écosystèmes fragilisés ?
L’Association Africa 21, en partenariat avec la Fondation H. Dudley Wright a organisé un webinaire «Rendez-vous de l’environnement», une émission dédiée aux journalistes du continent africain, qui s’est tenu sur Zoom le mercredi 4 février 2026. Le thème de ce nouvel épisode portait sur : «Mers et océans : quels enjeux pour l’Afrique ?»
L’année 2025 a marqué une avancée significative, au niveau international, en matière de protection des mers et des océans. Elle a notamment été jalonnée par les résultats de la Conférence des Nations unies sur les océans (UNOC 3), la ratification du traité sur la biodiversité en haute mer (BBNJ), l’accord de l’OMC sur les subventions à la pêche, ainsi que par la montée en puissance de la mise en œuvre du cadre mondial pour la biodiversité (objectif 30/30, visant à protéger 30 % des mers et des terres).
À cela s’ajoutent les négociations en cours sur la pollution plastique et celles relatives à l’exploitation des fonds marins.
Cette table ronde vise à analyser le rôle joué par les Etats africains dans cet agenda maritime en 2025, les bénéfices attendus à court, moyen et long terme à l’issue de ce cycle de négociations, ainsi que le potentiel de développement de l’économie bleue sur le continent. Autant d’enjeux qui ont été abordés lors d’un échange croisé avec des experts.
Une économie bleue africaine en pleine structuration
Dans ce contexte, Nassim Oulmane, économiste principal et chef de la Section de l’économie verte et bleue à la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), est revenu sur la montée en puissance du concept d’économie bleue en Afrique.
Longtemps négligée, cette thématique a commencé à être structurée à partir de 2016 à travers l’élaboration de documents stratégiques à l’échelle continentale.
Selon lui, l’économie bleue représente aujourd’hui entre 300 et 400 milliards de dollars d’activité économique, concerne près de 50 millions d’emplois et touche 38 pays côtiers.
Des cadres stratégiques ont progressivement été mis en place, notamment au niveau de l’Union africaine, avec une stratégie continentale de l’économie bleue, déclinée ensuite en stratégies sous-régionales et nationales.
L’enjeu réside désormais dans la capacité à concilier développement économique, protection et régénération des océans, dont la dégradation s’accélère, alors même que les pays africains disposent de moyens limités pour en assurer la gestion durable.
Cette dynamique est aujourd’hui intégrée dans les plans de développement, l’Agenda 2063 de l’Union africaine et les aspirations à une croissance inclusive et durable.
L’économie bleue permet en effet d’établir un lien direct entre développement durable, protection de l’environnement et régénération des écosystèmes, la dégradation de ces derniers ayant un impact immédiat et négatif sur l’activité économique, notamment dans des secteurs comme le tourisme côtier durable.
Le commerce maritime encore loin d’être capté
De son côté, Ludovic Arnaud, administrateur adjoint des affaires économiques au sein de la Section du commerce, de l’environnement, du changement climatique et du développement durable de la Cnuced, et expert des données relatives à l’économie des océans, a mis en lumière le rôle du commerce international dans la transition vers une économie bleue durable.
Il a rappelé que l’économie bleue africaine génère environ 300 milliards de dollars de valeur ajoutée par an, tandis que le commerce international lié aux océans ne représente encore que 60 à 70 milliards de dollars, un niveau largement en deçà du potentiel du continent.
La Cnuced met à disposition plusieurs bases de données, accessibles en français et en anglais, permettant une analyse fine du commerce des biens et services océaniques au niveau continental, sous-régional et national. Les biens océaniques analysés concernent principalement la pêche et les produits halieutiques transformés, les minerais (incluant le sel et le sable), les bateaux et équipements portuaires, ainsi que les hautes technologies bleues.
En 2024, les exportations africaines de biens océaniques ont atteint environ 25 milliards de dollars, avec une forte différenciation régionale : l’Afrique subsaharienne est davantage spécialisée dans les exportations de biens, tandis que l’Afrique du Nord se distingue par les services océaniques, notamment le tourisme et le transport maritime.
Les données montrent également une forte spécialisation dans le tourisme côtier et maritime, ainsi qu’une plus grande diversification des biens exportés selon les pays. Le Maroc s’impose comme le principal exportateur africain, tant pour les biens que pour les services océaniques.
Enfin, Ludovic Arnaud a souligné un défi structurel majeur : si 80 % du commerce mondial s’effectue par voie maritime, ce taux atteint 90 % en Afrique, mais 95 % des navires opérant sur le continent battent pavillon étranger, posant la question de la souveraineté maritime et de la captation de la valeur ajoutée par les économies africaines.