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Culture

« Anywhere » d’Élise Vigneron : Un Œdipe de glace sur scène

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  • 10 février 19:00
  • 4 min de lecture
« Anywhere » d’Élise Vigneron : Un Œdipe de glace sur scène

Dans le cadre de la 7e édition des Journées des Arts de la Marionnette de Carthage  qui s’est  déroulée du 1er au 8 février 2026, un spectacle exceptionnel a retenu l’attention.

Outre les marionnettes de tailles et de matériaux différents qui ont  fait le bonheur des jeunes et des moins jeunes, « Anywhere » de Elise vigneron a créé l’événement.

La Presse — La metteuse en scène et marionnettiste Elise Vigneron de la compagnie du Théâtre de l’Entrouvert est allée loin en proposant une forme radicalement originale : une marionnette de glace. En effet, elle adapte des textes littéraires depuis plus de 10 ans avec des personnages de glace qui sont voués à se réduire en eau et ne durent donc que le temps d’un spectacle. 

Le Théâtre des Régions de la Cité de la Culture de Tunis a accueilli deux représentations de « Anywhere », une œuvre  inspirée du célèbre roman de Henry Bauchau « Œdipe sur la route ». Loin d’être une réécriture du mythe d’Œdipe, le livre publié en 1990 explore le voyage du héros tragique alors qu’il cherche la rédemption après avoir découvert ses origines.

Exilé de Thèbes, accablé par ses fautes et ayant perdu la vue, il entreprend alors une longue errance avec sa fille Antigone vers un lieu de réconciliation avec lui-même. A la croisée des arts plastiques, de la littérature et du théâtre, ce spectacle est accessible à tous et ne nécessite pas forcément un certain niveau de culture. Mais plutôt une connaissance du personnage d’Œdipe et de sa tragédie permet de  l’apprécier dans sa globalité.

La salle a réuni un large public, mêlant petits et grands. Dans une lumière tamisée où les sons et les mouvements deviennent plus percutants, on voit deux personnages sur scène : une Antigone en chair et en os et un Œdipe tiré par des ficelles. Il avance à petits pas, s’appuyant sur sa canne, et trébuche jusqu’à s’effondrer au sol.

« Où veut-il aller ? Parfois n’importe où, parfois nulle part », commente une voix hors champs. Sa fille le soutient dans un chemin semé d’embuscades. Elle souffre, tourne en rond ne sachant quelle direction prendre mais ne l’abandonne pas.

On sent la douleur tant morale que physique d’Antigone qui marche pieds nus,  foulant les obstacles qui se dressent sur sa route.. Elle est devenue guide et soutien pour son père, incarnant la loyauté et le courage face aux épreuves. Œdipe  lui échappe par moments. Leurs mains se quittent un instant et se rejoignent juste après.

La musique et les effets sonores soulignent cette errance. Une heure durant, on suit chaque geste le cœur haletant. Or, si le spectacle se réfère d’abord à une légende, il peut être interprété dans le contexte actuel comme une métaphore des exilés de guerre qui continuent d’avancer sans savoir où aller.

Du destin individuel du héros tragique, il fait ainsi allusion à des maux plus contemporains. Dans une réflexion profonde sur la nature humaine et le sens de l’existence, le trajet devient en effet plus difficile lorsqu’on n’en perçoit pas l’issue. L’amour et le soutien familiaux indéfectibles s’imposent comme essentiels face aux épreuves.

Le rapport entre l’humaine et la marionnette, unies dans la fragilité, se resserre peu à peu. Les deux personnages deviennent fusionnels à mesure que la glace qui constitue Œdipe se met à fondre et que l’actrice se retrouve trempée d’eau. Par son affection, elle lui redonne des forces, jusqu’à lui permettre de se relever et de s’élever. « Le chemin a disparu peut-être mais Œdipe est toujours sur la route », commente la voix off pour annoncer la fin du spectacle fortement applaudi.

Élise Vigneron a réussi à redonner vie à un mythe millénaire dans une adaptation poétique, empreinte de contemplation et de méditation. La marionnette se montre encore une fois un outil dramatique universel, bien plus qu’un simple divertissement. Le spectacle n’a toutefois pas été très adapté aux jeunes enfants qui ont eu du mal à supporter l’obscurité et les effets sonores.

Bien qu’annoncé comme destiné aux plus de 10 ans, aucun contrôle n’a été effectué à l’entrée. Nombreux sont ceux qui continuent souvent de réduire l’art des marionnettes à de simples figures colorées et joyeuses.

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Auteur

Amal BOU OUNI

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