Financement des PME : Rattrapé par la transformation économique
Le système financier tunisien ne répond plus aux besoins réels des PME, dont les défis portent aujourd’hui sur l’innovation, l’immatériel et l’accès au marché.
La Presse — Le modèle traditionnel de financement des PME montre aujourd’hui ses limites en Tunisie. Les entreprises se heurtent à des contraintes structurelles qui freinent leur développement.
Dans cette perspective, Mohamed Salah Frad, directeur général de United Gulf Financial Services-North Africa (Ugfs-NA), souligne que « le principal obstacle au développement des entreprises tunisiennes réside dans un décalage structurel persistant entre leurs besoins réels et la nature des financements disponibles ».
Il explique que, jusqu’à présent, l’essentiel du financement bancaire demeure orienté vers les investissements matériels, tels que l’immobilier, les équipements ou les actifs physiques.
L’immatériel au cœur de la création de valeur
Frad rappelle que le défi majeur des PME tunisiennes « ne se limite plus à l’acquisition de machines », mais concerne désormais le financement de l’innovation, des immobilisations non tangibles, du besoin en fonds de roulement et de l’accès au marché.
Cette évolution intervient dans un contexte où les modèles économiques ont profondément changé, la création de valeur reposant davantage sur la technologie, les données, les marques, les plateformes, l’organisation ou encore la capacité à innover.
Cependant, ces actifs immatériels demeurent difficilement finançables par les instruments classiques, en raison de l’absence de garanties tangibles.
A cette contrainte s’ajoute, selon lui, « la problématique croissante du besoin en fonds de roulement », devenue critique dans un environnement marqué par l’allongement des délais de paiement et des tensions accrues sur la trésorerie.
Par ailleurs, le dirigeant d’UGFS-NA insiste sur le fait que « l’accès au financement ne peut plus être dissocié de l’accès au marché ». Une entreprise dépourvue de débouchés clairs et récurrents, même correctement financée, reste structurellement fragile.
Si le système bancaire, dans sa configuration actuelle, répond partiellement aux besoins des PME, il ne peut, à lui seul, accompagner la transformation profonde des modèles économiques.
Dans cette optique, Frad considère que le capital-investissement, le capital-risque et les instruments financiers hybrides constituent des alternatives plus adaptées, à condition de les inscrire dans une vision globale intégrant l’innovation et l’accès au marché.
Ces outils permettent en effet de financer des projets innovants, des actifs immatériels ainsi que des phases de croissance à plus fort risque, mais à fort potentiel de création de valeur.
Des dispositifs encore insuffisants
Toutefois, il précise que le financement, à lui seul, ne suffit pas s’il n’est pas associé à des mécanismes facilitant l’accès au marché. Il cite notamment des initiatives telles que le « Small Business Act », qui prévoit la réservation de 20 % des achats publics aux TPE, PME et startups.
« Ces dispositifs vont dans la bonne direction, mais restent encore en deçà des attentes », affirme-t-il, en évoquant des limites d’application et un impact réel encore faible sur les jeunes entreprises.
Selon Mohamed Salah Frad, il devient indispensable de concevoir le financement comme un levier au service de filières structurées, dans lesquelles les entreprises s’intègrent au sein de chaînes de valeur complémentaires, notamment dans des secteurs à fort potentiel tels que la technologie, l’économie verte et l’économie circulaire.
Dans ce cadre, le rôle de l’Etat demeure central, mais doit évoluer. « Il ne s’agit pas pour l’Etat de se substituer au marché en finançant directement les entreprises », explique-t-il, mais plutôt d’intervenir de manière ciblée pour réduire les risques des investissements et attirer davantage de capitaux privés.
Cela passe par la mise en place de mécanismes innovants comme les fonds de fonds, à l’image de l’expérience du fonds Anava, qu’il qualifie « d’exemple pertinent à dupliquer et à renforcer ».
Ce qu’il faut faire
L’Etat peut également jouer un rôle déterminant à travers des instruments modernes tels que le « first loss » ou le «blended finance », qui permettent de partager le risque avec les investisseurs privés et de rendre finançables des projets innovants ou à impact.
Ces outils se révèlent particulièrement adaptés aux secteurs émergents, à la transition énergétique, à l’économie circulaire et aux nouvelles chaînes de valeur. Enfin, Mohamed Salah Frad plaide pour un meilleur ciblage des subventions publiques.
Celles-ci, selon lui, « ne devraient pas se limiter à compenser des coûts », mais viser à faciliter l’accès au marché, encourager la structuration des filières et soutenir les entreprises engagées dans des dynamiques durables, innovantes et créatrices d’emplois.
C’est « à cette condition », conclut-il, que le financement des PME pourra devenir un véritable moteur de croissance économique et sociale en Tunisie.