Filière oléicole et diplomatie économique : Coopérer avec ses concurrents pour renforcer l’avantage tunisien
Face aux défis du changement climatique et à la recomposition des marchés agricoles méditerranéens, la coopération tuniso-italienne dans la filière oléicole s’impose comme un enjeu stratégique.
Au-delà des échanges techniques, elle interroge la capacité de la Tunisie à bâtir des partenariats à forte valeur ajoutée, à négocier avec assurance et à transformer l’expertise partagée en avantage national durable.
La Presse — La participation d’une délégation tunisienne à la journée d’information organisée à Catane, deuxième ville de Sicile après Palerme, autour du projet « STEP-OL » dépasse le simple cadre technique de la coopération agricole. Elle illustre une dynamique plus large : celle d’une Tunisie appelée à renforcer des partenariats sélectifs, capables d’apporter une réelle valeur ajoutée technologique, scientifique et économique, tout en défendant avec discernement ses intérêts nationaux.
L’oléiculture, un secteur stratégique face aux défis climatiques
Dans l’ensemble du Bassin méditerranéen, la filière oléicole subit de plein fouet les effets du changement climatique : sécheresses prolongées, apparition de nouveaux ravageurs et fragilisation progressive des rendements. Pour la Tunisie, l’enjeu est majeur. L’huile d’olive constitue à la fois un pilier agricole, une source importante de devises et un symbole du patrimoine national.
Le projet STEP-OL (Sustainable Transboundary Environmental Protection for Olive Oil), inscrit dans le programme Interreg-Next Tunisie-Italie 2021-2027, s’inscrit précisément dans cette perspective. Il vise à améliorer les méthodes de diagnostic des maladies et des ravageurs grâce à des technologies innovantes, tout en favorisant la formation des techniciens et des agriculteurs aux nouvelles pratiques de protection durable des cultures.
La participation de chercheurs, de producteurs et d’associations des deux rives, ainsi que l’implication de la société Smbsa de Nabeul comme partenaire tunisien principal, illustre une approche collaborative tournée vers l’efficacité opérationnelle.
Des partenariats à forte valeur ajoutée plutôt que des coopérations de façade
Au-delà de l’initiative elle-même, ce type de coopération pose la question essentielle de la qualité des partenariats que la Tunisie choisit de développer. Dans un contexte économique international de plus en plus concurrentiel, les accords les plus pertinents sont ceux qui apportent un transfert réel de compétences, un accès à des technologies avancées et des opportunités concrètes pour les producteurs locaux.
La coopération tuniso-italienne dans la filière oléicole représente, à cet égard, un intérêt particulier. L’Italie dispose d’une longue expérience dans la valorisation qualitative de l’huile d’olive, notamment en matière de traçabilité, de certification et de montée en gamme des produits. Pour la Tunisie, l’enjeu n’est donc pas seulement de renforcer la production, mais aussi de consolider la chaîne de valeur, de la recherche agronomique jusqu’à la commercialisation internationale.
Négocier avec assurance pour préserver ses intérêts
Toute coopération équilibrée suppose toutefois une capacité de négociation claire et assumée. Dans un monde où les rapports économiques reposent souvent sur des équilibres subtils, les partenariats les plus fructueux sont ceux conclus non pas « par la petite porte », mais dans une logique de réciprocité et de respect mutuel des intérêts stratégiques.
Pour la Tunisie, cela signifie défendre avec intelligence ses priorités : protection de ses producteurs, valorisation de ses marques nationales, accès équitable aux technologies et reconnaissance de la qualité de son huile d’olive sur les marchés internationaux. Cette approche ne relève donc ni du protectionnisme ni de la confrontation, mais d’un pragmatisme stratégique indispensable pour transformer les accords de coopération en véritables leviers de développement.
Transformer l’expertise en avantage national
Au-delà de la dimension technique, la modernisation de la filière oléicole constitue également une opportunité pour repenser les modèles économiques locaux. L’introduction de technologies de diagnostic avancées, de systèmes de suivi des cultures ou encore de pratiques agricoles plus durables peut contribuer à améliorer la rentabilité des exploitations, en particulier celles de petite et moyenne taille, qui représentent une part importante du tissu agricole national.
En favorisant l’accès des agriculteurs à l’innovation et à la formation continue, ces projets peuvent ainsi renforcer la résilience sociale et économique des régions rurales.
Par ailleurs, la coopération internationale dans les secteurs stratégiques comme l’oléiculture doit s’inscrire dans une vision à long terme intégrant la montée en gamme des produits tunisiens. Au-delà de l’augmentation des volumes exportés, l’enjeu consiste à consolider des marques nationales fortes, à développer les indications géographiques et à promouvoir une image qualitative de l’huile d’olive made in Tunisia sur les marchés internationaux.
C’est en combinant innovation agricole, valorisation commerciale et diplomatie économique proactive que la Tunisie pourra transformer ses atouts naturels en avantages compétitifs durables.
Une diplomatie économique de terrain à consolider
La présence du Consulat général de Tunisie à Palerme lors de la rencontre de Catane rappelle le rôle croissant de la diplomatie économique dans le suivi concret des projets de coopération. L’accompagnement institutionnel, le suivi technique et la mise en réseau des acteurs publics et privés constituent désormais des leviers essentiels pour transformer les initiatives de terrain en résultats durables pour les producteurs et les territoires.
Dans un contexte marqué par l’intensification des défis climatiques et la transformation rapide des marchés agricoles, la Tunisie a tout intérêt à multiplier les partenariats ciblés, fondés sur l’innovation et le transfert réel de savoir-faire. L’Italie, partenaire stratégique par sa proximité géographique, historique et économique, occupe à cet égard une place singulière : elle est à la fois un allié naturel et un concurrent direct sur les marchés internationaux de l’huile d’olive.
Cette double réalité appelle une coopération lucide et exigeante, où chaque projet commun doit contribuer à renforcer les capacités nationales, la montée en gamme des produits nationaux et la maîtrise de leur chaîne de valeur. Et quand on sait que notre pays vend son huile en vrac à plusieurs partenaires, notamment l’Espagne et l’Italie, qui la reconditionnent ensuite sous leurs propres étiquettes, l’enjeu de transparence et de valorisation des produits locaux prend toute son importance dans les négociations.
Tirer le meilleur d’un partenaire et concurrent aussi proche suppose de négocier avec assurance, d’exiger des transferts concrets de compétences et de veiller à ce que chaque initiative de coopération consolide, à terme, la position de la filière oléicole, dans l’intérêt de la Tunisie — et pourquoi pas de l’Italie — l’essentiel étant de savoir négocier.
Et plus qu’un simple échange technique, la coopération tuniso-italienne peut ainsi devenir un véritable levier de renforcement stratégique de la filière, à condition d’être conduite avec audace, rigueur et une détermination sans faille pour que chaque décision serve avant tout les intérêts de la Tunisie.