Le refus partiel des assureurs quant à la couverture des risques contre le vol et les accidents de motos «non identifiés», car roulant sans carte grise, et la faible motivation des propriétaires de motos eux-mêmes à souscrire à une assurance dressent le constat d’un blocage permanent, sur fond d’imbroglio.
La Presse — La circulation des engins à deux roues connaît une croissance spectaculaire en Tunisie, notamment dans les grandes agglomérations comme Tunis, Sfax ou encore Nabeul. Dans les artères principales comme dans les ruelles des quartiers populaires, motos, mobylettes et scooters se faufilent désormais à toute heure de la journée.
Ce nouveau décor routier, alimenté par des impératifs économiques et sociaux, pose aujourd’hui un véritable casse-tête juridique et institutionnel. Devant ce phénomène en pleine expansion sous nos cieux, il y a un gros malentendu qui se dessine. Celui qui lie les sociétés d’assurances et de réassurances face aux demandes de couverture des risques des propriétaires de motos.
Le supposé manque de clarté de la loi qui régit la circulation des deux-roues en ville est réfuté en bloc par les assureurs. Leur refus partiel quant à la couverture des risques contre le vol et les accidents de motos et la faible motivation des propriétaires de motos eux-mêmes à souscrire à une assurance dressent le constat d’un blocage permanent et latent, sur fond d’imbroglio.
Nous avons demandé à Hatem Amira, directeur exécutif de la Fédération tunisienne des sociétés d’assurances, d’éclairer notre lanterne à ce sujet. Ainsi, ce dernier n’a pas manqué de relever qu’il y a un problème à un triple niveau qui pénalise le secteur. Premièrement, l’absence de carte grise pour les propriétaires de motos, ce qui pose un problème d’identification sur le plan administratif, voire juridique.
Deuxièmement, la faible mobilisation de ces derniers à disposer d’une assurance couvrant les risques majeurs, et enfin le manque de transparence au niveau de leur classification. La loi régissant les règles d’utilisation des motocycles stipulée dans le code de la route à l’article 71, chapitre des règles techniques laisse peu de place à l’interprétation et à l’ambiguïté.
Ainsi, il est indiqué que «les motocycles mentionnés à l’article 70 ne peuvent être utilisés que s’ils répondent à des règles techniques relatives notamment à leur identification, leurs poids, leurs bandages, leurs gabarits, les dimensions de leur chargement, leur équipement, leur aménagement, aux conditions de leur attelage et à la définition des niveaux de pollution et de bruit. Les conditions d’application du présent article sont fixées par décret». Mais alors comment réguler cette hausse exponentielle des deux-roues sur les routes tunisiennes ?
Une explosion du parc roulant
Face à la hausse du coût de la vie, aux difficultés de transport public et à l’encombrement chronique des routes, la moto apparaît comme une solution pratique, rapide et relativement accessible. Les jeunes, en particulier, en ont fait leur moyen de déplacement privilégié, que ce soit pour se rendre au travail, à l’université ou pour exercer une activité professionnelle, notamment dans le secteur de la livraison de repas. Dans les centres urbains, le flot continu de deux-roues zigzaguant entre les véhicules est devenu une scène banale. Toutefois, cette banalisation masque une réalité plus préoccupante : une circulation souvent anarchique, le non-respect fréquent du code de la route et l’absence apparente de cadre réglementaire adapté à l’ampleur du phénomène.
Le boom des livraisons, un vide réglementaire
Le développement fulgurant des services de livraison à domicile a accentué cette dynamique. Des dizaines, voire des centaines de jeunes circulent quotidiennement pour livrer repas et courses, parfois sans formation spécifique, sans équipements de sécurité adéquats et dans des conditions de travail précaires.
Or, le statut de ces livreurs, les obligations des plateformes et les responsabilités en cas d’accident restent flous. Qui est responsable en cas de sinistre ? Le conducteur, l’entreprise de livraison, la plateforme numérique ? Ce flou juridique alimente les tensions et complique l’intervention des assurances.
Assurances : le refus de couvrir un risque jugé trop élevé
Le nœud du problème réside aujourd’hui dans la position des compagnies d’assurances. Face à la multiplication des accidents impliquant des motos — souvent graves — et à l’augmentation des vols, nombre d’assureurs considèrent ce segment comme hautement risqué.
Certaines compagnies rechignent à assurer les motards, d’autres imposent des primes élevées ou des conditions restrictives.
Cette situation crée un cercle vicieux : sans assurance accessible, de nombreux conducteurs roulent sans couverture effective ou avec des contrats minimalistes.
En cas d’accident, les victimes peuvent se retrouver dans des situations complexes, voire dramatiques sur le plan financier.
Une insécurité routière croissante
Les chiffres des accidents impliquant des deux-roues sont en hausse. L’absence de casque homologué, le transport de plusieurs passagers, la conduite imprudente ou encore le non-respect des feux tricolores aggravent les risques.
À cela s’ajoute le phénomène des vols de motos, qui touche particulièrement les jeunes propriétaires et alimente un marché parallèle de pièces détachées.
Dans des villes comme Sfax et Nabeul, où les deux-roues sont devenus un mode de transport structurant pour desservir les quartiers périphériques, la question dépasse le simple cadre individuel. Elle devient un enjeu d’ordre public et de sécurité collective.
Un blocage institutionnel préoccupant
On assiste aujourd’hui à une forme de blocage entre plusieurs acteurs avec des compagnies d’assurances réticentes à couvrir un risque jugé excessif, des autorités confrontée à un parc croissant difficile à contrôler et des milliers de jeunes dépendants économiquement de ces engins pour travailler.
L’absence d’une stratégie nationale claire sur la régulation des deux-roues entretient cette impasse. Faut-il créer une assurance spécifique adaptée aux motos ? Renforcer les contrôles techniques et les formations obligatoires ?
Imposer un encadrement plus strict aux plateformes de livraison ?
Autant de questions qui restent en suspens. Il devient urgent d’ouvrir un dialogue entre les ministères concernés (Transport, Intérieur, Commerce), les compagnies d’assurances et les représentants des professionnels du secteur.
La mise en place d’un cadre réglementaire adapté, combinant formation obligatoire, assurance accessible, responsabilisation des employeurs et contrôles renforcés, pourrait permettre de sortir de l’impasse.
La moto n’est plus un simple moyen de transport marginal : elle est devenue un maillon essentiel de la mobilité urbaine en Tunisie.
L’ignorer ou laisser perdurer le flou actuel reviendrait à exposer davantage de citoyens à l’insécurité juridique et routière. Le temps est venu de transformer ce phénomène de fait en politique publique structurée.