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Culture

On nous écrit – Le cinéma tunisien, hier et aujourd’hui — « La Voix de Hind Rajab » de Kaouther Ben Hania (2025) : Représenter l’indicible : de la voix à la mémoire !

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  • 15 février 19:00
  • 6 min de lecture
On nous écrit – Le cinéma tunisien, hier et aujourd’hui — « La Voix de Hind Rajab » de Kaouther Ben Hania (2025) : Représenter l’indicible : de la voix à la mémoire !

Ecrire sur «La Voix de Hind Rajab» revient à examiner sa construction cinématographique et son évocation de l’horreur humaine. La mise en scène de Kaouther Ben Hania retrouve une signature déjà affirmée. Elle explore sans cesse les frontières entre vécu et reconstitution, et trouve ici une intensité nouvelle grâce au travail du directeur de la photographie, Juan Sarmiento Grisales, le Colombien qui a marqué la saison cette année dans les plus grands festivals.

Certaines réalités sont si inhumaines qu’elles défient toute représentation. C’est le cas du témoignage de Hind Rajab, dont la voix traverse l’écran pour nous confronter à l’inconcevable. Réalisé par Kaouther Ben Hania, « La Voix de Hind Rajab» s’inscrit dans une démarche de docu-fiction immersive, où la mémoire traumatique devient le fil conducteur. Le film privilégie l’émotion brute et l’exposé direct.

On est loin d’être un spectateur passif, on vit avec Hind jusqu’à sa respiration. Trois films abordent aujourd’hui cet événement tragique : « La Voix de Hind Rajab », ainsi que les courts-métrages « Close Your Eyes Hind» du Syrien Amir Zaza et « Hind Under Siege» du Palestinien Naji Salameh, soulignant l’importance de faire entendre cette voix et de rendre tangible une douleur qui ne peut rester invisible. Récompensé par le Grand Prix du jury à la Mostra de Venise, le film de Kaouther Ben Hania confirme la puissance de ce cri et la nécessité de le transmettre. Le film s’ouvre sur des volontaires du Croissant-Rouge recevant un appel d’urgence. Une fillette de six ans, Hind Rajab, est coincée dans une voiture sous les tirs à Tal Al Hawa, à Gaza, suppliant d’être secourue. Tandis qu’ils tentent de la maintenir en ligne, tout est fait pour lui envoyer une ambulance.

Cette scène tragique devient le point de départ de l’immersion dans son histoire et dans celle des victimes de cette occupation.

Ecrire sur « La Voix de Hind Rajab » revient à examiner sa construction cinématographique et son évocation de l’horreur humaine. La mise en scène de Kaouther Ben Hania retrouve une signature déjà affirmée depuis  « Challat Tunis» (2014), «Zeineb n’aime pas la neige » (2016), « La Belle et la meute » (2017) ou encore «Les Filles d’Olfa » (2023). Elle explore sans cesse les frontières entre vécu et reconstitution, et trouve ici une intensité nouvelle grâce au travail du directeur de la photographie, Juan Sarmiento Grisales. Le Colombien qui a marqué la saison cette année dans les plus grands festivals en signant trois films : « La voix de Hind Rajab » à Venise avec Ben Hania, « Un poète» de Simón Mesa Soto récompensé par le Prix du Jury dans la section Un Certain Regard à Cannes et « Islands » de Jan Ole Gerster présenté en première mondiale à la Berlinale. Ce parcours illustre son expertise dans la capture du réel, sensible et exigeante.

La caméra se fait complice et oppressante à la fois : cadrages serrés, plans fixes qui enferment, tremblés qui traduisent la fragilité et l’instabilité. La lumière, elle, oscille entre zones d’ombre et clarté crue, révélant tour à tour l’intimité et la brutalité. Mais c’est surtout le travail sonore qui imprègne le film : la voix de Hind, crue et centrale, devient presque un personnage, et ses silences pèsent désormais plus que ses mots. Les sons d’ambiance (respirations, sirènes, coups) nous plongent dans une terreur concrète, et la rareté de la musique renforce l’impact nu de la parole. Le montage, alternant entre voix et scènes rejouées, dicte un rythme d’attente et de tension qui ne laisse aucune échappatoire. Tout dans la construction filmique crée une expérience immersive : on est désormais témoin forcé d’une mémoire insoutenable.

 Pourtant, malgré la maîtrise de la mise en scène, le film reste relativement classique dans le genre des récits de détresse. De nombreux films récents suivent un schéma similaire: «The Call » (2013) de Brad Anderson, « The Guilty » (2018) de Gustav Möller. Dans ce contexte, la réalisation de Ben Hania ne dévie pas beaucoup des conventions du genre: Elle privilégie la sobriété et l’intensité dramatique, misant sur l’impact émotionnel plutôt que sur l’innovation stylistique.

La partie documentaire du film, avec les enregistrements réels, donne une impression de véracité et d’urgence. Quant à la partie fictionnelle, elle déroute parfois.

Ce contraste pose une interrogation plus profonde : comment représenter l’âpreté de la crise et du secours sans trahir la complexité du métier ? Il y a une dynamique assez crédible sur le papier dans l’équipe du Croissant-Rouge mais la fiction apparaît, elle se sent un peu forcée. Cette légère artificialité ne diminue pas la puissance de la voix de Hind Rajab, elle invite à réfléchir sur la façon dont le cinéma traduit la souffrance et l’instant, entre perception et construction narrative. La vie de Hind Rajab dépasse son destin individuel pour s’inscrire dans le contexte plus large du drame palestinien.

Ce qu’elle a enduré n’est pas un fait isolé : il résonne avec les violences quotidiennes, les pertes et les traumatismes que subissent de nombreuses familles palestiniennes, dont les voix sont souvent étouffées par l’indifférence internationale ou les médiatisations partielles.

Le film transforme ce témoignage personnel en enjeu politique : chaque spectateur est confronté à une dimension insaisissable qui dépasse l’individu, qui reflète la peine collective d’un peuple et la trace d’une injustice persistante. Le film choisit de nous toucher, uniquement. Il bouscule notre manière de voir et de ressentir la détresse d’autrui. Mais jusqu’où peut-on observer le désespoir des autres sans franchir une limite éthique ?

« La Voix de Hind Rajab » nous laisse avec un mélange d’émoi et de réflexion.

On sort du film bouleversé.e, avec le sentiment d’avoir vécu un fragment de ce que l’esprit humain ne peut appréhender pleinement. Mais au‑delà de la voix de Hind, le débat reste ouvert : comment le cinéma peut-il continuer à témoigner des violences extrêmes sans franchir la ligne entre narration et exploitation ? Le film nous confronte à la réalité et nous laisse avec nos émotions et nos questionnements.

Fadoua Medallel Cinéphile tunisienne

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La Presse

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