Tribune – Avantage chinois ou piège commercial ? Comment la Tunisie peut-elle transformer l’exonération douanière en victoire économique ?
Par Halim BOUSSEMA*
La décision de la Chine de supprimer les droits de douane sur ses importations en provenance de 53 pays africains, dont la Tunisie, apparaît à première vue comme un gain historique et une opportunité exceptionnelle pour pénétrer l’un des plus grands marchés du monde. Mais une lecture économique approfondie impose de poser la question fondamentale : la Tunisie dispose-t-elle réellement d’une offre exportable vers la Chine lui permettant de tirer profit de cet avantage ?
Les chiffres officiels nous placent face à une réalité saisissante : les exportations tunisiennes vers la Chine en 2025 n’ont pas dépassé 77,8 millions de dinars, tandis que nos importations en provenance de ce pays ont atteint 10.994,5 millions de dinars. Nous sommes donc confrontés à un déficit commercial dépassant 10,9 milliards de dinars avec un seul partenaire, un déséquilibre structurel qu’une simple exonération douanière ne saurait corriger.
Le problème n’est pas tarifaire… mais structurel
Le véritable déséquilibre ne réside pas dans l’existence de barrières tarifaires freinant nos exportations, mais dans la faiblesse de notre base productive, incapable de répondre à la demande d’un marché chinois vaste et hautement compétitif. La Chine ne recherche pas uniquement des matières premières, mais des produits à forte valeur ajoutée, d’une qualité régulière et en volumes stables. Or, l’économie tunisienne demeure encore largement orientée vers la consommation et l’importation, plutôt que vers une exportation structurée et durable.
Le risque réel ne tient pas à un « déferlement » de produits chinois en Tunisie – ces produits sont déjà présents et dominent le marché depuis des années – mais au fait que cette initiative se transforme en nouvelle opportunité manquée, faute d’une vision industrielle et exportatrice claire.
Une opportunité conditionnelle, non un privilège gratuit
La Chine n’a pas accordé cet avantage par générosité, mais dans le cadre d’une recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales et de la recherche de partenaires fiables en Afrique. La véritable valorisation de cette décision dépendra donc de la capacité de la Tunisie à proposer une offre économique crédible, fondée sur des secteurs compétitifs capables d’accéder au marché chinois.
Pour que la Tunisie tire réellement parti de cet avantage, il est impératif de passer d’une satisfaction politique immédiate à une stratégie économique profonde, articulée autour de cinq priorités majeures :
Premièrement : construire une véritable offre exportatrice
L’effort national doit être orienté vers des secteurs où la Tunisie dispose d’avantages comparatifs clairs, notamment :
• l’huile d’olive conditionnée et les produits biologiques à haute qualité
• les dérivés phosphatiers et les engrais à forte valeur ajoutée
• les composants des industries mécaniques et électriques destinés aux chaînes d’approvisionnement asiatiques
• les produits méditerranéens premium (dattes, conserves alimentaires, produits de santé)
Deuxièmement : réformer le système logistique
Il est impossible d’envisager la conquête du marché chinois sans ports performants, réduction des coûts de transport et accélération des procédures douanières. La compétitivité se mesure aujourd’hui autant par la qualité du produit que par sa rapidité d’acheminement et son coût final.
Troisièmement : privilégier des partenariats industriels plutôt qu’un simple commerce
La Tunisie doit négocier avec la Chine la création d’unités industrielles conjointes sur son territoire, orientées vers l’exportation vers l’Asie et l’Afrique, afin de passer du statut de marché de consommation à celui de base de production intégrée dans les chaînes de valeur mondiales.
Quatrièmement : protéger le tissu industriel national
L’ouverture à la Chine doit s’accompagner de mécanismes rigoureux de défense économique : contrôle du dumping, normes de qualité strictes et protection des industries émergentes afin qu’elles ne soient pas écrasées par une concurrence asymétrique.
Cinquièmement : une diplomatie économique offensive
Cette décision chinoise impose à la Tunisie une action rapide via ses ambassades et missions économiques pour conclure des accords de distribution et de commercialisation au sein des grandes provinces chinoises, au lieu de se limiter à des déclarations de bienvenue et à des célébrations protocolaires.
L’enjeu réel : passer d’une économie de consommation à une économie exportatrice
Transformer cette exonération douanière en gain stratégique exige le courage de réorienter les politiques publiques vers la production et l’exportation, et de lancer un programme national urgent de soutien aux entreprises capables d’accéder au marché chinois, avec financement, accompagnement technique et garanties logistiques.
Les marchés ne s’ouvrent pas par les décisions seules, mais par des produits réellement compétitifs. Sans réaction rapide et cohérente de l’État, le résultat sera un afflux accru de produits chinois vers la Tunisie, en contrepartie d’exportations limitées qui ne modifieront en rien notre balance commerciale.
En revanche, si la Tunisie sait saisir ce moment et considère cette décision chinoise comme une opportunité de reconstruire son modèle économique sur la base de la production et de l’exportation, cet avantage pourrait devenir un véritable tournant dans son positionnement au sein de l’économie mondiale.
La question essentielle n’est donc plus : la Chine nous a-t-elle accordé un avantage ?
Mais plutôt : sommes-nous économiquement et industriellement prêts à mériter cet avantage et à le transformer en véritable levier de puissance nationale ?
H.B.
* Député indépendant



