Trois expositions à découvrir à la Galerie Selma Feriani : Au croisement du personnel et du politique
Nadia Ayari présente, jusqu’au 18 avril 2026, sa première exposition solo intitulée: « Les pluies de l’oubli : notations de gravité, de lumière et de résistance » où elle prolonge un vocabulaire plastique affiné au fil du temps.
La Presse — La galerie Selma Feriani adopte depuis quelque temps un nouveau format d’exposition, mettant en dialogue plusieurs démarches présentées en parallèle. Depuis le 12 février, ses cimaises accueillent les œuvres de trois artistes tunisiens qui, chacun en solo, dévoilent une approche inédite, tout en partageant simultanément le même espace.
«Un vagabond solitaire marche sans destination»
Ilyes Jeridi présente, jusqu’au 14 mars 2026, «Chroniques d’un vagabond» (curatée par Nicène Kossentini) où il revisite la forme sérielle contemporaine à travers un dispositif cinématographique ancré dans le mouvement et l’errance initiatique. Le film se déploie comme un récit archaïque, inauguré par un départ. Un prologue ouvre sur six courts épisodes, conçus comme des pauses ou des intervalles au sein d’un même continuum. Rien ne s’interrompt véritablement ; l’œuvre se construit dans le rapport au déplacement, à la voix et à la résonance subtile des images.
La pratique d’Elyes Jeridi (né en 1992) s’inscrit à la croisée du film-essai, du cinéma expérimental et du documentaire d’auteur. Son travail déploie une démarche conceptuelle qui interroge les formes contemporaines du récit, de la représentation et de la mémoire. A travers ses œuvres, il met en tension l’expérience intime et les enjeux collectifs, la mémoire individuelle et l’histoire commune, tout en méditant sur le temps, la parole et ce qui persiste.

L’errance et la figure du conteur constituent des motifs récurrents de sa pratique, faisant de chaque projet un espace de déplacement, d’écoute et de résistance. Son court-métrage «Fabula», récompensé par le prix Serge Daney à Paris, a reçu une Mention spéciale au Festival du cinéma africain de Khouribga et a été nommé au Festival La Première Fois à Marseille.
Une exploration critique des récits historiques, des mécanismes de représentation et de l’hybridité culturelle.
Jusqu’au 18 avril 2026, Nidhal Chamekh présente «Frictions» qui est un prolongement de «Et Si Carthage?», qu’il avait présenté en 2024 chez Feriani. Dans cette nouvelle exposition, il interroge les récits historiques, la représentation et l’hybridité culturelle à travers une série éponyme de sculptures et de collages originaux.
La série prend appui sur un détail de l’installation «The King and the Mask» (2024), dans laquelle un masque en ivoire est placé à gauche du corps et orné d’un fragment de sculpture romaine qui en prolonge les traits, donnant naissance à une figure à la fois hybride et amorphe, mais formant un ensemble physiognomonique étrangement familier.
Les assemblages de «Frictions» rejouent ce procédé à travers de multiples variations, en réunissant systématiquement deux éléments clés : la sculpture gréco-romaine et le « masque» africain. Tantôt des sections de bois sculpté s’associent à des têtes modelées ; tantôt des fragments statuaires sont fixés à des objets en bois, façonnés et patinés à la main. En parallèle de ces œuvres sculpturales, un ensemble de dessins prolonge ces rencontres, transposant sur le papier les mêmes tensions formelles et conceptuelles.
La pratique de Nidhal Chamekh (né en 1985) interroge l’époque que nous habitons. À travers le dessin, la sculpture et l’installation, son travail se situe au croisement de la biographie et du politique, du vécu et de l’Histoire, de l’événement et de l’archive. Ses œuvres scrutent les mécanismes de constitution de notre identité contemporaine.
Chamekh a développé un langage plastique qui met au défi les récits historiques et les cadres politiques au sens large. A partir de recherches fragmentaires, il construit des œuvres traversées par une atmosphère d’ambiguïté, oscillant entre expérience intime et violence de la représentation. Il donne ainsi forme à un espace presque imperceptible, où une violence silencieuse affleure et participe à la dissection de notre identité contemporaine.

La peinture, cette partition de lumière…
La troisième artiste est Nadia Ayari qui présente, jusqu’au 18 avril 2026, sa première exposition solo intitulée: « Les pluies de l’oubli : notations de gravité, de lumière et de résistance ». Son travail prolonge un vocabulaire plastique affiné au fil du temps, où des figures botaniques stylisées, perforant une atmosphère saturée, s’articulent à travers une imagerie graphique et se déploient sous une lumière directionnelle contradictoire qui confère à ses protagonistes un caractère étranger et distant. Comme l’écrit le curateur de l’exposition Fawz Kabra, des formes audacieuses surgissent, laissant à la forme et à la lumière le soin de porter la tension du tableau. Ces éléments composent un lexique visuel plus incisif, où l’image et le geste se font plus abrupts, les enjeux plus marqués et les récits plus intenses.
Nadia Ayari (née en 1981) est une peintre tuniso-américaine reconnue pour ses toiles à la texture singulière, où abstraction et figuration s’équilibrent tout en explorant les thèmes de la survie. Son travail se situe souvent à la lisière du personnel et du politique.
A travers un ensemble de protagonistes inspirés de la flore de son Afrique du Nord natale, elle compose des scènes qui se présentent comme des représentations visuelles de notre condition anthropocène. Réalisées dans une peinture à l’huile épaisse, ces œuvres confèrent aux figures et à l’espace plastique qu’elles occupent une matérialité dense, une peau presque tangible qui les rend physiquement identifiables.



