La Goulette : La mer reprend lentement mais sûrement ses droits
Il n’a pas plu ce jour-là. Pourtant, à plusieurs endroits de l’avenue Habib-Bourguiba, à La Goulette, l’eau stagnait comme après une nuit d’averses torrentielles.
Le niveau a suffisamment monté pour contraindre des riverains à rester cloîtrés chez eux et des commerçants à baisser rideau.
La scène n’a plus rien d’exceptionnel. Ces dernières années, et particulièrement cette saison marquée par de forts vents et des précipitations intenses, le phénomène est devenu récurrent.
La Presse — Sur la corniche, le spectacle est devenu familier, presque banal, mais toujours inquiétant. Les vagues frappent plus fort, plus souvent. Les jours de vent, l’écume saute par-dessus les protections et l’eau s’invite là où elle n’était pas la bienvenue.
Les anciens Goulettois racontent que dans les années soixante, la mer atteignait déjà la rue Roosevelt.
À l’époque, face à l’érosion, un vaste projet avait été lancé pour protéger La Goulette et une grande partie de la banlieue nord de Tunis (Kram, Salammbô, Carthage).
C’est ainsi qu’est née la nouvelle corniche, pensée comme un rempart contre l’avancée des eaux.
Plus d’un demi-siècle plus tard, la mer semble vouloir reprendre ce qui lui appartenait. Entre-temps, la ville a changé. Les immeubles ont poussé au plus près du rivage, parfois en rez-de-chaussée plus quatre étages, attirés par la promesse d’une vue dégagée et d’un appartement «pieds dans l’eau».
Mais construire face à la mer, c’est aussi accepter de vivre avec elle, au rythme de ses colères et de ses caprices. Car la mer n’est pas un décor figé, elle avance, elle veut reprendre sa place.
À chaque saison de fortes pluies, elle rappelle que le béton ne suffit pas toujours à contenir la force des vagues ni l’érosion silencieuse qui fragilise les fondations les plus solides.
A ce propos, les experts sont formels. Si la tendance actuelle se poursuit, jusqu’à 7% du littoral tunisien pourrait être submergé dans les prochaines décennies.
Des quartiers du Grand Tunis, du Cap Bon et du nord de Sfax sont exposés, alerte dans une déclaration radiophonique l’expert en environnement, Hamdi Hached.
Face à cette réalité, les experts multiplient les mises en garde et appellent à repenser l’urbanisme, à renforcer les infrastructures côtières et à protéger les espaces naturels capables d’absorber la colère de la mer.
Ce lundi, 9 février 2026, le ministre de l’Environnement a annoncé le lancement d’une initiative provisoirement baptisée «Ceinture bleue», destinée à renforcer la protection du littoral face à l’érosion et aux dérèglements climatiques.
Ce projet ambitionne de constituer un véritable rempart côtier, en mobilisant l’État, les collectivités locales, le secteur privé et la société civile.
Une démarche présentée comme nécessaire, alors que l’Agence nationale de protection et d’aménagement du littoral peine, avec des moyens limités, à sécuriser à elle seule les centaines de kilomètres de côtes exposées.
Reste que les annonces, aussi structurantes soient-elles, devront rapidement se traduire sur le terrain. Car à La Goulette comme ailleurs, la mer ne prévient plus, elle avance. Et l’eau qui stagne désormais sans pluie, au cœur même des villes, prend déjà des allures de signal d’alarme.