gradient blue
gradient blue
A la une Culture

Au Cinema for Peace Gala- Berlin : Kaouther Ben Hania décline son prix et dénonce le silence entourant le génocide à Gaza

  • 19 février 19:00
  • 5 min de lecture
Au Cinema for Peace Gala- Berlin : Kaouther Ben Hania décline son prix et dénonce le silence entourant le génocide à Gaza

Récompensée lors du Cinema for Peace Gala, organisé lundi dernier à Berlin, pour son film «La Voix de Hind Rajab», la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania a choisi de ne pas repartir avec son trophée et a fait de son discours de remerciement une prise de position politique sans détour.

La Presse — Son long métrage, nommé aux Academy Awards et aux BAFTA Awards, s’est vu décerner le prix du « film le plus précieux », mais au moment de monter sur scène, la réalisatrice a rompu avec le cérémonial attendu.

En effet, après son discours, elle a délibérément laissé le trophée derrière elle.

Ce geste n’avait rien d’anodin. Le même soir, Noam Tibon, ancien général israélien, était lui aussi distingué pour avoir « sauvé sa famille » lors des événements du 7 octobre 2023.

Cette juxtaposition des hommages, perçue comme une mise en balance de deux récits antagonistes, a conduit la cinéaste à marquer publiquement son désaccord en refusant d’emporter son prix.

Parmi les invités du Cinema for Peace Gala figuraient notamment l’acteur Kevin Spacey, accusé d’agressions sexuelles par plusieurs personnes dans le sillage du mouvement #MeToo mais non condamné…, ainsi que l’ancienne secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton. Organisé en marge du Festival international du film de Berlin sans en faire partie, ce gala distingue chaque année des personnalités internationales engagées en faveur du changement social à travers le cinéma.

Sur scène, Ben Hania a insisté sur le fait qu’elle percevait cette distinction comme une responsabilité plus que comme une consécration.

« Je ressens davantage de devoir que de gratitude », a-t-elle déclaré à propos de son film, qui retrace les tentatives du Croissant-Rouge pour sauver Hind Rajab, une petite fille palestinienne de 6 ans, lâchement exécutée par des soldats sionistes en 2024.

« Ce qui est arrivé à Hind n’est pas une exception. Cela fait partie d’un génocide », a-t-elle affirmé, dénonçant les discours qui offrent une couverture politique à ces violences en les présentant comme de la « légitime défense » ou en les justifiant par la complexité du contexte, tout en discréditant les voix protestataires.

Elle a ajouté que « la paix n’est pas un parfum vaporisé sur la violence pour donner au pouvoir une apparence de raffinement » et que le cinéma ne saurait devenir un instrument de blanchiment d’image.

Soutenant qu’aucune paix durable n’est possible sans reddition de comptes, la réalisatrice a annoncé qu’elle laisserait le prix à Berlin. « La justice implique la responsabilité.

Sans responsabilité, il n’y a pas de paix », a-t-elle déclaré, rappelant l’assassinat de Hind Rajab, de sa famille et des ambulanciers venus la secourir.

Refusant que ces disparitions servent de toile de fond à un discours consensuel sur la paix, elle a conclu : « Ce soir, je n’emporterai pas ce prix. Je le laisse ici comme un rappel.

Lorsque la paix sera poursuivie comme une obligation légale et morale, fondée sur la responsabilité, je reviendrai l’accepter avec joie », a-t-elle ajouté en remerciant les organisateurs.

Ce gala se tient en marge de la 76e Berlinale (Festival international du film de Berlin) —festival réputé pour son engagement politique et soutenu par le gouvernement allemand— qui a suscité une vive polémique après les déclarations faites le 12 février, lors de la conférence de presse inaugurale, par le président du jury, le réalisateur allemand Wim Wenders. Interrogé sur le soutien de l’Allemagne à Israël malgré l’offensive menée dans la bande de Gaza, qualifiée de génocide par une commission de l’ONU en 2025, ce dernier a estimé que «le cinéma doit rester en dehors de la politique ».

L’écrivaine indienne Arundhati Roy, invitée autour de son roman «Le Dieu des Petits Riens», a aussitôt annoncé son retrait du festival. Dans une déclaration à l’AFP, elle s’est dite « choquée et écœurée » par les propos du réalisateur Wim Wenders, les qualifiant d’« inadmissibles et impardonnables ».

Selon elle, affirmer que l’art ne doit pas être politique revient à « clore le débat sur un crime contre l’humanité en cours ».

Dans les colonnes du journal indien The Wire, elle a réitéré sa position, estimant que « Ce qui se passe à Gaza est un génocide du peuple palestinien, soutenu par les États-Unis, l’Allemagne et d’autres pays européens.».

Dans le même élan, deux films restaurés, «Sad Song of Touha» d’Atteyat Al Abnoudy et «The Dislocation of Amberde» de Hussein Shariffe, ont été retirés de la programmation « en solidarité avec le cinéma palestinien », selon un communiqué de La Cinémathèque du Caire et des familles des réalisateurs.

La directrice du festival, Tricia Tuttle, a pris la défense de Wim Wenders, invoquant la « complexité des échanges publics » auxquels sont confrontés les artistes.

Une position contestée par l’actrice palestinienne Hiam Abbas, qui a répliqué : « Je ne suis pas d’accord. Tout ce que nous faisons est un acte politique.

Certains cinéastes manquent de courage. Aujourd’hui, si l’on n’aborde pas ces sujets, on fait de l’art pour l’art, et cela ne m’intéresse pas. ». Présente à Berlin avec «Only Rebels Win» de Danielle Arbid, elle y incarne une Palestinienne chrétienne amoureuse d’un migrant sud-soudanais.

La Berlinale fait l’objet de critiques récurrentes pour son absence de position claire sur la situation à Gaza, en contraste avec ses prises de parole sur la guerre en Ukraine ou la contestation en Iran.

Cette controverse relance le débat sur la responsabilité politique des artistes et des institutions culturelles au sein d’un festival longtemps perçu comme un espace d’engagement.

Lire aussi:  Tunis applaudit le coup d'éclat de Kauther Ben Hania à Berlin

Auteur

Meysem MARROUKI

You cannot copy content of this page