«Chassez le naturel, il revient au galop», oui c’est un proverbe aussi vieux que le monde, mais on y revient au moins une fois par an à l’occasion du mois de Ramadan.
On a beau médiatiser à outrance les réunions de préparation pour porter à la connaissance des consommateurs que tout est disponible pour le mois saint, rien n’y fait.
La frénésie d’achat qui caractérise les deux dernières semaines fausse toutes les prévisions. Pourtant, les produits qui sont les plus sollicités, on a pris la précaution de les exposer bien en vue.
La Presse — Cela n’empêche pas ceux qui confondent approvisionnement et sur-stockage de se précipiter pour acheter en grande quantité, se faisant aider par leurs enfants ou leurs proches.
Un rapide coup d’œil permettra de voir les palettes de lait, du café provenant de tous les distributeurs de la place, du thé vert et rouge, différentes marques de riz, du sucre, tous les genres de pâtes, etc, etc.
Rien ne laisse prévoir une quelconque pénurie. Et comme les légumes sont à des prix abordables, que reste-t-il ? Les fruits secs, dont les prix ont en vingt-quatre heures augmenté sérieusement, bien entendu en prévision des douceurs de l’Aïd.
Risque pour la santé
Tout le monde s’y attendait, mais il y a de quoi mobiliser les services de contrôle, car on ne peut qu’être en infraction en agissant aussi vite
Indépendamment de cet aspect, se pose le problème du gaspillage qui caractérise ce mois saint, durant lequel se déchaînent ces «envies» qui n’en finissent pas et qui durent, par expérience, une quinzaine de jours.
Ne parlons pas de ceux qui ont les moyens de stocker le double dont ils ont besoin, mais de ceux qui acceptent résolument de «souffrir» durant l’après-Ramadan, rien que pour satisfaire un appétit mauvais conseiller, étant donné que cela se traduit par un gaspillage monstre. Ils mettront deux à trois mois pour régler les sommes soigneusement notées par l’épicier ou le tenancier de la supérette
On a beau faire la leçon, mobiliser les médias, démontrer et essayer de convaincre, on revient toujours au point zéro.
Si nous ajoutons à cette dilapidation effrénée de la nourriture, qui aurait rendu bien des services, il y de quoi se poser bien des questions.
Nettoyer
Les lendemains des premiers jours seront certainement pénibles pour les chargés du nettoiement. L’indiscipline aidant, il leur faudra tout ramasser par terre. Les chats et les chiens errants d’El Manazah se chargent d’éventrer les sachets déposés à même le sol, faute de bacs.
Ces hommes qui font un travail harassant jeûnent aussi. Il faudrait leur faciliter la tâche, pour qu’ils fassent leur travail le plus vite possible.
Pour ne pas offrir aux onze millions de touristes qui visitent notre pays le spectacle de notre indiscipline !
Risque pour la santé
Mais ces restes et ces déchets, ont toujours offert la possibilité de découvrir les menus des riverains. Au risque de se redire, c’est innommable. Du gaspillage à haute échelle.
Mais le gaspillage ne se limite pas au mois de Ramadan. La Direction régionale de la sécurité alimentaire de Nabeul, en collaboration avec le ministère du Commerce et les services de sécurité, a dernièrement saisi et détruit prés de 6,6 tonnes de produits alimentaires et des milliers de litres de liquides impropres à la consommation, des épices (84 %), de la viande et des produits carnés (7 %), ainsi que des pommes de terre, de la pâtisserie, des liquides comprenaient du lait frais (67,7 %), des boissons gazeuses et de l’eau, aromates, etc, font partie du lot.
Ces saisies qui ne se limitent pas à Nabeul ont été motivées par le stockage de produits de toutes sortes dans des entrepôts non autorisés ou non identifiés, ou par leur date de péremption, ce qui représentait un risque pour la santé des consommateurs.
Cela donne une idée des préparatifs que font les spéculateurs et criminels (malheureusement il n’y a pas un autre mot) qui, sans scrupule, essaient de liquider ces produits dangereux à l’occasion du mois de ramadan.
Face à la hausse de la consommation en effet, certains commerçants, peu scrupuleux, profitent de la forte demande pour écouler des produits avariés ou frelatés. On achète sans être trop regardant côté date de péremption, qualité, conséquences.
Un programme national spécifique
La campagne lancée découle de l’application d’un programme national spécifique au Ramadan, axé sur les produits les plus consommés durant ce mois sacré.
Ce programme cible les installations de fabrication, de stockage et de réfrigération de tous types, dans le but de lutter contre les agissements qui menacent la santé et la sécurité des consommateurs.
Imaginons que ces centaines de tonnes de produits saisis et détruits aient été mis à la disposition de ceux qui ont besoin d’aide. On en fera des familles heureuses.
Prés de quatre-vingt mille couffins ont été distribués par les autorités pour que des familles ne se sentent pas abandonnées et vivent un Ramadan normal. Des points de distribution de repas gratuits ont été prévus pour aider ceux qui en ont besoin.
La destruction de ces produits saisis, c’est aussi du gaspillage. Un gaspillage monstre, doublé d’une tentative délibérée de nuire à son prochain. En plein mois, censé être celui de la piété, de la solidarité et de l’amour de son prochain !
Alors que des millions de personnes à travers le monde peinent à se nourrir, le système alimentaire mondial, tout comme le nôtre d’ailleurs, persiste dans son comportement absurde : produire des aliments en abondance, puis en jeter une grande partie, comme si la population ne souffrait pas, comme si les finances n’étaient pas en danger.
Le gaspillage alimentaire, conjugué aux pertes après récolte, aux défauts de stockage, aux manipulations des spéculateurs, est devenu l’une des failles les plus graves du système alimentaire des pays qui ont accepté de se faire noyauter par ce qui ressemble à de véritables cartels.
Celui de la boucherie et des viandes rouges par exemple, de l’eau minérale, des fruits secs tels que les pistaches ou les amandes, dont les prix augmentent vertigineusement en dépit d’une production en hausse continue, des laitages comme les fromages devenus hors de prix, des fruits exotiques, introduits en fraude, que l’on veut imposer et dont l’Etat ne retire absolument aucun profit, etc.
Tout est détruit
Le gaspillage n’est donc pas cantonné au niveau des aliments que les consommateurs jettent, mais déploie ses ailes sur les grandes surfaces qui détruisent presque tous leurs invendus.
Lors du Ramadan, on enregistre certes un gaspillage important, mais nos traditions et nos réflexes demeurent commandés par des agissements qui mettront plus ou moins de temps pour réagir et se plier à l’appel de la solidarité et à l’entraide.
Il faut un cadre approprié pour accentuer la pression, réprimer ces dépassements émanant de personnes complètement inconscientes des conséquences de leurs méfaits.
Le gaspillage alimentaire témoigne d’un échec à la fois moral et économique, qui dérègle les marchés et menace la stabilité des familles et la vie des citoyens.
Comme quoi, il faudrait éduquer et convaincre les générations à venir, que bien vivre ne signifie nullement dévorer son avenir.
Un sacré boulot !