«Les 12 Art’Pôtres de Carthage» à la Galerie Saladin : Lire l’indicible
Décortiquer une œuvre capable de condenser l’esprit des créations exposées, tant les arts plastiques sollicitent la sensibilité et excitent les émotions pour dire l’indicible. En choisissant une pièce de Houda Ben Hamouda, en résonance avec l’intitulé et le dialogue entre l’art et Carthage, pourrons-nous embrasser l’ensemble des œuvres présentées ?
Cette lecture iconologique est envisagée comme un dispositif initiatique plutôt qu’une représentation figurative. La peinture de Houda Ben Hamouda élabore une conception principielle de la féminité, conçue comme une énergie civilisatrice, dont l’objectif est de remplir le rôle de médiateur anthropologique et de valeur fondatrice d’un humanisme méditerranéen. L’œuvre apparaît ainsi comme une synthèse exemplaire de l’art contemporain tunisien, articulant modernité plastique et héritage civilisationnel carthaginois.
La question du sens ?
La peinture est-elle, comme la langue, un vecteur de production de significations?
Que veut dire l’artiste est la question que pose souvent le regardeur tunisien commun. La question centrale n’est pas : que représente ce tableau ? mais : quelle idée rend-il audible, lisible et visible ?
Notre hypothèse est que la toile n’est pas une image de femme mais une construction conceptuelle de la féminité, comprise comme principe d’élévation. L’œuvre relève donc d’une esthétique initiatique : elle ne montre pas, elle enseigne ; elle ne décrit pas, elle transforme. Elle se veut un dépassement du figuratif vers une ontologie symbolique, une stylisation extrême se traduisant par un allongement des membres, une simplification volumétrique et un chromatisme non mimétique qui retire à la «figure» toute son individualité. Elle devient type, archétype, signe et symbole.
Ce procédé correspond à ce que la théorie de l’art désigne comme abstraction essentialisante : un mode de représentation où la forme ne reproduit pas le réel mais, en extrait la structure signifiante, la substantifique mœlle. Ainsi, la féminité n’est plus donnée comme de la chair à «dévorer» visuellement, mais comme principe à ruminer, à assimiler et à métamorphoser en acte citoyen. Le tableau opère un déplacement ontologique : Le corps devient statut et apparence à décortiquer tel un corps-texte poétique et poïétique. La figure n’est pas matière et elle est hissée au rang de symbole de la féminité, de l’essence de la féminité mutée en passage initiatique de et par l’image donnée à « brouter ». L’instrument musical tenu par la figure n’est pas un accessoire. Le tambourin est, anthropologiquement, un symbole d’ordonnancement : il impose un rythme au chaos sonore visible. Dans la logique symbolique de l’œuvre : le rythme est culture, le chaos instinct brut, La figure devient donc médiatrice entre nature et civilisation, barbarie et citoyenneté. Elle correspond à l’archétype universel de la guide initiatrice, comparable à la figure mythique de la vieille sage civilisatrice — celle qui conduit l’être instinctif vers la conscience éthique: Maronis. Dans cette perspective, la toile n’est pas contemplative mais, initiatique avec force pédagogie et tact d’accompagnement. Elle agit comme un rite visuel, un rituel de passage.
Du corps au cortex
La féminité civilisatrice et anthropologie méditerranéenne du tableau s’inscrit comme un assaut de l’œil regardant, l’emportant vers de nouveaux horizons et sous d’autres cieux. La peinture dialogue silencieusement, avec une mémoire culturelle profonde propre à la civilisation méditerranéenne antique, où la femme incarnait autorité spirituelle, médiation sociale et principe de continuité et de régulation communautaire. La féminité représentée ici synthétise trois fonctions fondamentales :
-Une fonction génératrice ou principe vital cosmique.
-Une fonction médiatrice
-Une articulation entre force et loi civilisatrice qui transforme l’énergie en valeur cardinale.
Cette triade correspond à une vision anthropologique où la culture naît de la maîtrise des pulsions. La figure picturale devient donc métaphore de la civilisation elle-même.
Et Carthage n’est pas loin: il s’agit de la mémoire symbolique d’une modernité plastique interprétée comme une vive résurgence contemporaine, un imaginaire fertile, propre au bassin de la mer de Carthage. Dans cet espace culturel, la femme occupait une position structurante dans l’ordre social, religieux et symbolique. Le tableau opère alors, une synthèse historique implicite faite de modernité stylistique via un langage plastique contemporain, d’une mémoire méditerranéenne construite par un cumul, un substrat symbolique, héritage carthaginois né dans une matrice anthropologique spécifique et distinctif. Il en résulte une esthétique de continuité civilisationnelle : la modernité n’y rompt pas avec la tradition, mais, la traduit plastiquement. Contrairement à l’iconographie traditionnelle du nu occidental, souvent destinée au plaisir visuel, cette figure refuse toute passivité chosifiant le corps féminin. Son regard latéral, non adressé, constitue une stratégie picturale de désobjectivation. Elle ne se livre pas au spectateur ; elle le convoque intérieurement. Le tableau instaure ainsi une relation inversée: ce n’est plus le regard qui possède l’image, la féconde et la pénètre, c’est l’image qui travaille le regard, le module et l’invite à un apprentissage par la réflexion.
Qui regarde qui, qui dévisage qui ?
Cette inversion constitue le cœur initiatique de l’œuvre : elle invite celui qui regarde à devenir autre, à penser et à se penser pris en charge par un esprit qui panse nos vices et notre oisiveté. Une œuvre-pensée doit être prise, appréhendée comme une pensée auditive, visuelle et reflexive. Chaque élément plastique fonctionne comme un concept. L’ensemble forme une syntaxe auditive et visuelle cohérente, équivalente à un discours philosophique émotionnel. Peindre, c’est s’approprier une portée critique et une prise de position dans l’art contemporain tunisien.
Par une articulation vive entre abstraction symbolique, mémoire culturelle et exigence formelle. Cette œuvre peut être considérée comme emblématique d’un moment de maturité de la peinture contemporaine tunisienne.
Elle témoigne d’une capacité rare : produire une modernité qui ne soit ni imitation occidentale ni folklore identitaire, mais transfiguration plastique d’un héritage civilisationnel revitalisé et réenchanté.