Notes de lecture – « Tunis Arkana » de Sofiane Ben Mrad : Sous les voûtes du passé
Le titre est tout sauf clair. De quoi s’agit-il ? Les plus instruits auront tout de suite établi une analogie entre le mot « arkana », qui n’existe dans aucun dictionnaire, et « arcane », qui, lui, nous introduit d’emblée dans le monde des mystères qui imprègnent le récit de bout en bout.
Mais est-ce bien de cela qu’il s’agit, du moins s’agit-il seulement de cela ?
Pouvait-on imaginer mieux que le palais d’Ahmed Bey II, à La Marsa, pour la présentation par son auteur Sofiane Ben Mrad de « Tunis Arkana », un roman paru aux éditions Sekelli dont l’essentiel des péripéties se déroulent dans le Tunis du XIXe siècle ? Même si le décor de la salle d’apparat ne renvoie à aucun des épisodes de ce roman de plus de quatre cents pages, ses murs convoquent une mémoire encore bruissant de l’écho d’événements contemporains de l’intrigue que développe l’auteur de cette œuvre qui fera date à plus d’un titre.
Surtout, l’assistance est en bonne partie composée d’un public qui, de par son lignage, est plus ou moins interpellé par les événements émaillant le récit. Autant dire que l’immersion dans l’intrigue est quasi instantanée et totale. Voilà pour l’ambiance qui a régné ce samedi-là dans ce salon du palais beylical heureusement réhabilité et voué par son promoteur, M. Rédissi, à l’enrichissement du patrimoine culturel de la ville de La Marsa. Mais revenons à l’objet de cette rencontre.
Intitulé « Tunis Arkana », l’ouvrage interpelle dès le premier abord, c’est-à-dire déjà avec la couverture. Le titre, en effet, est tout sauf clair. De quoi s’agit-il ? Les plus instruits auront tout de suite établi une analogie entre le mot « arkana », qui n’existe dans aucun dictionnaire, et « arcane », qui, lui, nous introduit d’emblée dans le monde des mystères qui imprègnent le récit de bout en bout. Mais est-ce bien de cela qu’il s’agit, du moins s’agit-il seulement de cela ?
Pour ce qui est du contenu de l’œuvre, nous renvoyons nos lecteurs à l’excellent article de notre consœur Amel Bou Ouni, paru dans ces colonnes le 29 janvier dernier. Pour ne pas faire double emploi, nous avons, quant à nous, préféré nous attarder sur l’auteur et les motivations qui l’ont poussé à s’attaquer à un sujet (et un genre) plein de risques et qui a requis cinq bonnes années de travail acharné pour déboucher sur cette première œuvre, un roman aux allures de thriller, mais pétri d’histoire, celle-là même qui n’est connue, dirions-nous, que par un cercle restreint de quasi initiés qui ont conservé en mémoire ce que les officiels ont choisi de mettre au rebut.
Il n’est pas inutile de rappeler que Sofiane Ben Mrad est non seulement l’héritier d’une longue tradition familiale dans les domaines de la culture et du savoir mais aussi, de par le jeu des alliances et des relations sociales, d’être profondément inscrit dans le circuit des acteurs chargés de la gestion des affaires publiques du pays sur de nombreuses générations.
Cela met l’auteur dans une position privilégiée d’observateur averti des événements passés et même de leurs prolongements présents. Son tempérament aidant, il ne craint pas de foncer dans le tas en affichant d’emblée sa conviction que « notre histoire a été falsifiée ».
Il en veut pour preuve le traitement réservé par la version officielle de cette histoire à la dynastie husseinite, qu’il connaît dans ses moindres recoins. Il récuse avec véhémence les accusations qui lui sont adressées de trahisons et de dépendance à l’égard de l’étranger, y compris l’empire ottoman.
Il s’acharne à souligner l’intégration de cette lignée dans le substrat humain local, son attachement à la sauvegarde de la souveraineté nationale et à la préservation de son intégrité territoriale, sa fidélité aux valeurs spirituelles ancestrales.
Mais cette « défense et illustration » de la dynastie husseinite n’équivaut pas à un certificat de bonne conduite morale et politique.
Tel n’est pas le propos de l’auteur de l’intrigue qu’il développe sur plus de 400 pages. Le revers de la médaille n’est pas occulté dans ce récit, avec son train de convoitises, de trahisons et de petitesses.
Ce qui se dessine en toile de fond de cette singulière « chasse au trésor », c’est ce souci obsessionnel d’exalter une ville, Tunis, dont la grandeur est fondée sur la détention du savoir et sa sauvegarde grâce à la sagesse et à la vigilance de son élite.
En parallèle à cette préoccupation, on perçoit la volonté de l’auteur d’amener le lecteur à ouvrir les yeux sur des vérités jusqu’ici plus ou moins escamotées. Pour cela, il met l’intrigue au service de faits et de personnages historiques réels pour mieux faire ressortir des épisodes de notre histoire qui ont marqué notre passé.
Un livre dont la lecture nous tient en haleine de bout en bout et dont on achève la lecture avec la légère contrariété que cause une séparation prématurée. Sofiane Ben Mrad, dont cet ouvrage est la première œuvre, nous promet qu’elle ne sera pas la dernière.Tahar AYACHI