On nous écrit – Le cinéma tunisien, hier et aujourd’hui « Khelifa le teigneux » de Hamouda Ben Halima (1969) : Quand le corps raconte la société !
Par sa rigueur et son audace, Ben Halima a tracé des chemins que d’autres cinéastes, tels que Nouri Bouzid ou Férid Boughedir, emprunteront, souvent sans que le grand public ne mesure l’influence de sa vision fondatrice.
Ce réalisateur place le physique au centre de l’histoire : il devient un vecteur de sens social et moral, à l’image des personnages de De Sica ou des figures de résistance chez Rossellini.
Au cœur des années soixante, une première génération de cinéastes pose les fondations du cinéma tunisien : Omar Khélifi, Noureddine Mechri, Hatem Ben Miled, Hamouda Ben Halima, Hédi Ben Khélifa, Ahmed Harzallah, Hamadi Essid, Hassan Daldoul, Abdellatif Ben Ammar, Mustapha Fersi, Sadok Ben Aicha, Ahmed Kéchine… Leurs œuvres ont façonné les premiers contours d’un regard tunisien sur le monde.
Parmi elles, le film « Khelifa le teigneux » (1969) marque une brèche décisive. En adaptant la nouvelle éponyme de Béchir Khraïef, Hamouda Ben Halima introduit la littérature au cinéma et élève le quotidien au rang de matière dramatique.
Présenté aux Journées cinématographiques de Carthage, il reçoit le Tanit de bronze en 1970, ex aequo avec le film « Une si simple histoire » de Abdellatif Ben Ammar.
Par sa rigueur et son audace, Ben Halima a tracé des chemins que d’autres cinéastes, tels que Nouri Bouzid ou Férid Boughedir, emprunteront, souvent sans que le grand public ne mesure l’influence de sa vision fondatrice.
Ce réalisateur place le physique au centre de l’histoire : il devient un vecteur de sens social et moral, à l’image des personnages de De Sica ou des figures de résistance chez Rossellini.
Son cinéma, bien que traversé par des filiations évidentes, parle une langue propre, profondément enracinée dans une sensibilité tunisienne. Revenir à son œuvre aujourd’hui, c’est raviver un souvenir enfoui et redécouvrir la poésie du quotidien.
Initialement destiné à la télévision, « Khelifa le teigneux » s’inscrit dans un réalisme social ancré dans la médina de Tunis. Le film suit Khelifa, jeune homme marginalisé à cause de son apparence, toléré tant qu’il reste inoffensif, rejeté dès qu’il échappe à l’image qu’on lui assigne.
Le tournage commence avec les moyens de la télévision, puis s’interrompt avant de reprendre après la réintégration de Hamouda Ben Halima à la Satpec, non sans obstacles administratifs. Cette fabrication fragmentée accompagne le destin même du personnage : un corps suspendu, pris entre approbation temporaire et mise à l’écart.
Hamouda Ben Halima explore, comme dans les premiers films de Bergman, la dialectique du corps et de l’ordre humain. Dans L’éternel mirage (1947), un personnage vit écrasé par une bosse imaginaire et l’autorité paternelle.
Dans « Musique dans les ténèbres » (1948), la perte de la vue bouleverse son rapport au monde et ébranle celui des autres.
Khelifa, lui, subit le jugement collectif : son corps « teigneux » le rend neutralisé et socialement utile ; sa guérison le transforme en menace. Khelifa circule dans des lieux codifiés où sa présence est constamment évaluée.
Face aux hommes, il est toujours à l’écart. Supporté dans sa faiblesse, repoussé dans son ambiguïté, il révèle la crainte masculine face au corps et au désir.
Face aux femmes, son corps devient zone de contact temporaire. Vivant, collectif, presque chorale, il est accepté seulement lorsqu’il est contenu. Dès qu’il change, l’expression se durcit. L’acceptation repose sur la neutralisation symbolique et non sur la confiance.
La figure du Marocain incarne un autre rapport au corps : un corps stratège, instrument de pouvoir.
Drapé dans sa posture de marabout, il administre les croyances et manipule les talismans. Face à lui, Khelifa transporte et se tait. Il n’existe que pour servir : messager, simple exécutant, bouc émissaire.
Le film montre ainsi comment les corps sont exploités et hiérarchisés : tandis que l’un est cantonné à sa physionomie, l’autre s’élève grâce à la maîtrise des discours et des peurs. À travers cette opposition se révèle un ordre collectif obsédé par la réputation et la suprématie symbolique.
Les scènes où Khelifa est seul sont parmi les plus puissantes. La caméra s’attarde sur lui, peu de musique, peu de mots, un temps étiré qui traduit la lenteur et la surveillance constante.
Khelifa devient visible mais jamais reconnu, en marge mais central dans la cartographie sociale que dresse Ben Halima. Le montage privilégie l’expérience vécue plutôt que l’efficacité narrative, faisant du ralentissement un langage à part entière.
Sur les toits de la médina, au-dessus des ruelles serrées et des portes closes, Khelifa retrouvait l’amante clandestine. Là-haut, la ville blanche semblait flotter entre ciel et mer, ses coupoles et ses minarets noyés de lumière.
La médina, étouffante en bas, devenait vaste et endormie sous le soleil immobile.
Entre deux parapets brûlants, leurs confidences et leurs silences trouvaient havre, comme si seuls les toits savaient accueillir les amours que la rue condamne.
Pour accentuer ce moment suspendu, le réalisateur recourt à des arrêts sur image, des plans figés à la manière d’un roman-photo, une forme narrative née en Italie et en France dans les années 1940, puis devenue très populaire dans les années 1950-1960 pour mettre en valeur les émotions et les instants intenses.
Avec Nanati (Mouna Noureddine), le film explore une relation ambivalente : refuge et domination, tendresse et contrôle. Contrairement à l’intimité libre et aérienne des toits, ici la proximité est ritualisée : Nanati impose ses gestes, surveille, dispense ou retient selon son pouvoir sur Khelifa. La sphère personnelle prolonge la dureté sociale : même l’affection et la sollicitude se négocient dans l’obéissance.
Le film montre ainsi comment la maison et ses habitants deviennent un théâtre où la vulnérabilité et l’attention se mêlent à la soumission, révélant que le corps et les émotions sont, eux aussi, objets de réglementation implicite.
Dans « Khelifa le teigneux », Hamouda Ben Halima fait de son personnage un témoin silencieux d’une société tunisienne régie par des règles muettes, où le corps devient à la fois verdict et mémoire.
Khelifa n’est pas teigneux par nature : c’est la communauté qui l’érige à ce statut. Sa chair, raconte l’histoire d’une collectivité incapable d’accueillir la différence.
Le film révèle la violence d’autrui et la précarité de l’ouverture d’esprit. Sans triomphe ni chute, Khelifa demeure le reflet de notre perception et de notre capacité à admettre ou à réprouver ce qui sort du cadre imposé.
Fadoua Medallel Cinéphile tunisienne