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Economie

Tribune – Évaluer jusqu’à l’irréparable : L’inaction ministérielle face à l’échec d’un système

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  • 22 février 18:45
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Tribune – Évaluer jusqu’à l’irréparable : L’inaction ministérielle face à l’échec d’un système

Par Imène Salah BOUKHARI*

Il ne cesse d’être rappelé, par les spécialistes de l’éducation, par les enseignants sur le terrain et par les travaux les plus sérieux en sciences de l’éducation, que l’enseignement primaire ne saurait être régi par un système d’examens, encore moins lorsqu’ils sont organisés à échéances trimestrielles ou semestrielles.

À cet âge décisif, où se construisent le rapport au savoir, à l’école et à soi-même, l’évaluation devrait être un outil d’accompagnement, non une source d’angoisse ni un instrument de sélection précoce. L’approche par compétences, officiellement adoptée par le système éducatif tunisien, repose pourtant sur une évaluation continue, formative et régulatrice. Elle vise à observer les apprentissages dans la durée, à valoriser les progrès et à ajuster les pratiques pédagogiques, et ce, tout en préservant l’équilibre émotionnel des élèves.

En maintenant des examens standardisés et répétitifs au primaire, le ministère de l’Éducation contredit ses propres orientations officielles et vide cette approche de toute cohérence pédagogique. Les comparaisons internationales sont, à cet égard, sans appel. Les pays dont les systèmes éducatifs figurent parmi les plus performants ont aboli depuis longtemps les examens certificatifs précoces, parfois jusqu’à la fin du collège.

Ce choix résulte de décisions politiques courageuses, fondées sur des données scientifiques solides et sur une vision à long terme de l’école. En Tunisie, ces références sont connues, citées, étudiées, mais soigneusement ignorées. Le drame survenu récemment dans une école primaire, au moment même où une enseignante procédait à la restitution des copies d’examen, ne peut être réduit à un accident isolé ou à une tragédie individuelle.

Il constitue une conséquence extrême, mais révélatrice, d’un système d’évaluation qui exerce une pression psychologique démesurée sur des enfants. Lorsqu’un tel événement survient, la responsabilité ne peut être diluée dans des discours vagues sur le « contexte » ou la « fatalité ». Elle engage directement les décideurs qui, année après année, ont refusé de remettre en question un dispositif pourtant largement contesté.

À chaque rentrée, les mêmes promesses de réforme sont formulées. À chaque changement de ministre, les mêmes diagnostics sont dressés. Et à chaque trimestre, le même scénario se répète : des élèves anxieux, démotivés, parfois durablement blessés dans leur rapport à l’école; des enseignants épuisés, sommés de produire des résultats chiffrés au détriment du sens pédagogique; et des parents écrasés par une pression scolaire devenue socialement toxique.

Cette permanence n’est pas le fruit de l’ignorance, mais celui d’un manque manifeste de courage politique. Car maintenir ces examens au primaire relève désormais d’un choix délibéré. Un choix qui sacrifie le bien-être des enfants à une culture du contrôle et de l’affichage de résultats.

Un choix qui traduit l’incapacité (ou le refus) des ministres successifs de l’Éducation à affronter les résistances administratives, à rompre avec des pratiques obsolètes et à assumer une réforme de fond.

Il est temps de sortir des déclarations d’intention et d’agir. Un moratoire immédiat sur les examens au primaire s’impose. Il doit être accompagné de la mise en place de dispositifs de soutien psychologique dans les écoles, de la formation réelle et continue des enseignants à l’évaluation formative, et d’une refonte profonde du système d’évaluation, conforme aux principes de l’approche par compétences et aux besoins réels des enfants.

L’école ne peut continuer à produire de la souffrance sans que des responsabilités soient clairement établies. Lorsqu’un ministère persiste à ne rien changer malgré les alertes, les recherches et désormais les drames, son silence devient une faute.

Et cette faute engage, pleinement et directement, la responsabilité politique de ceux qui gouvernent l’éducation.

Dans ce contexte, le rôle du Conseil supérieur de l’éducation et de la formation (Csef) ne pourrait plus se limiter à une instance consultative produisant rapports et recommandations sans effets concrets. Institution appelée à éclairer les choix stratégiques de la nation en matière éducative, il lui revient aujourd’hui une responsabilité historique : celle de prendre pleinement en considération l’ensemble de ces données pédagogiques, scientifiques et humaines, et d’en tirer des orientations claires, courageuses et contraignantes.

Les faits sont connus. Les recherches en sciences de l’éducation sont disponibles. Les alertes des enseignants, des inspecteurs, des psychologues scolaires et des parents se multiplient. Les comparaisons internationales sont sans équivoque.

Et désormais, les conséquences humaines les plus graves viennent rappeler, dans leur brutalité, l’urgence d’un changement profond.

Continuer à ignorer ces éléments reviendrait à entériner un système qui fait primer la logique administrative sur l’intérêt supérieur de l’enfant. Le Conseil supérieur de l’éducation et de la formation ne saurait rester à distance de cette réalité.

Il lui incombe d’interroger sans détour la pertinence du maintien des examens au primaire, d’évaluer leurs effets psychologiques et pédagogiques réels, et de formuler des recommandations fermes en faveur d’un modèle d’évaluation respectueux du développement de l’enfant.

Se taire, temporiser ou se réfugier derrière des compromis technocratiques serait, là encore, une forme d’abdication. Car l’enjeu dépasse largement une réforme technique de l’évaluation.

Il s’agit de redéfinir le sens même de l’école primaire : une école qui accompagne ou une école qui éprouve ; une école qui construit la confiance ou une école qui instille la peur; une école fidèle à sa mission éducative ou soumise à des logiques obsolètes de classement et de contrôle.

L’histoire retiendra non seulement les décisions prises, mais aussi les silences prolongés. À l’heure où les données sont établies et où les drames ne peuvent plus être niés, le Conseil supérieur de l’éducation et de la formation est appelé à assumer pleinement son rôle: éclairer, alerter et orienter avec lucidité et responsabilité, une réforme devenue non seulement nécessaire, mais urgente.

I.S.B.

*Inspectrice générale des écoles primaires, master en sciences de l’éducation

N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.

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La Presse

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