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La Goulette : Des habitants pris au piège

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  • 23 février 19:30
  • 8 min de lecture
La Goulette : Des habitants pris au piège

La Presse — La Goulette, à l’instar de nombreux quartiers du Grand Tunis, voit ses rues peuplées de bâtiments vieillissants, devenus menaçants tant pour leurs habitants que pour l’espace public. Les récentes intempéries, sous forme de pluies diluviennes, n’ont fait qu’accentuer l’évidence du danger.

Certaines constructions semblent à deux doigts de s’effondrer, tandis que l’intervention des autorités compétentes se révèle d’une grande complexité. Pour les habitués des lieux, évoquer le quartier de la Petite Sicile, à La Goulette, c’est faire surgir l’image de maisons en ruine, paradoxalement habitées par ceux qui refusent de les quitter.

La dégradation des lieux puise ses racines en particulier dans la vétusté des bâtisses et le manque, voire l’absence, d’entretien. S’y ajoutent parfois le squattage et l’absence des propriétaires, souvent installés à l’étranger, qui freinent toute intervention et laissent les murs chanceler sous le poids du temps.

32 bâtiments menacent ruine, la municipalité sous pression

Selon les informations que La Presse a pu obtenir auprès des autorités municipales, un recensement préliminaire des bâtiments menaçant ruine à La Goulette a révélé que 32 constructions présentent un risque sérieux pour leurs occupants et pour l’espace public. Parmi elles, 21 ont fait l’objet d’inspections approfondies menées par une commission tripartite réunissant des représentants du ministère de l’Equipement, de la municipalité et de l’Institut du patrimoine.

À l’issue de ces contrôles, 11 décisions d’évacuation ont été prises, tandis qu’une seule démolition a été exécutée récemment. Il s’agit d’une bâtisse menaçant ruine en face du Fort de la Goulette El Karraka, située à l’avenue Habib Bourguiba. Avec sa disparition, c’est tout un pan de l’histoire de La Goulette qui s’efface. Elle aurait pu être sauvegardée ou restaurées.

Mais, faute d’intervention en amont, la démolition s’est imposée comme l’unique issue. Pour un autre immeuble dont la démolition a été ordonnée, un expert judiciaire a été désigné afin de superviser l’opération, et une décision officielle sera rendue prochainement.

Douze autres experts judiciaires sont en cours de désignation pour examiner la situation de douze bâtiments supplémentaires, afin de statuer sur leur sort, que ce soit par démolition ou par travaux de réparation. Toutefois, ces opérations nécessitent une coordination rigoureuse pour éviter tout risque pour les bâtiments voisins, souvent très proches les uns des autres.

Huit autres édifices délabrés ont également été soumis à des mesures de sécurité temporaires, telles que l’installation de barrières pour prévenir la chute de balcons ou d’autres éléments fragilisés, afin de protéger les passants et les habitants.

Selon les déclarations de l’un des responsables municipaux, la gestion de ces bâtiments pose toutefois un problème majeur. En effet, la nouvelle loi relative aux constructions menaçant ruine fait peser l’entière responsabilité sur les municipalités, souvent dépourvues de moyens financiers et logistiques suffisants. Celles-ci doivent notamment faire appel à des experts dont les honoraires sont élevés et n’ont pas les ressources pour exécuter elles-mêmes les démolitions.

La situation se complique encore par le fait que les occupants ne sont souvent pas les propriétaires, et que retrouver ces derniers peut s’avérer difficile, ce qui dilue la responsabilité et ralentit l’action des autorités.

D’après des spécialistes contactés, il serait pertinent de réviser la loi afin de permettre à des autorités mieux équipées et plus compétentes d’intervenir à la place des municipalités, garantissant ainsi la sécurité des habitants tout en préservant l’intégrité des bâtiments voisins et du patrimoine architectural. Un autre défi de taille concerne la situation sociale des habitants de ces bâtiments, certains étant squattés ou occupés par des familles vulnérables nécessitant un accompagnement social.

Cette dimension impose la mobilisation de plusieurs acteurs, tant au niveau régional que national, pour concilier sécurité, protection du patrimoine et prise en charge sociale des populations concernées, nous fait savoir un responsable local à La Goulette.

La mise en application de la loi demeure complexe

La Loi n° 2024-33 du 28 juin 2024, relative aux bâtiments menaçant ruine, détermine les conditions, les modalités et les intervenants dans les bâtiments menaçant ruine, afin de les évacuer et de les remettre en état avec une restauration lourde, ou de les démolir et les reconstruire, et, le cas échéant, de les exproprier, ainsi que les mesures propres à prévenir le danger et de garantir les droits des propriétaires, locataires ou occupants, et les impératifs de maintien de l’ordre public.

Elle fixe également les modalités d’intervention dans le cadre d’opérations d’ensemble de reconstruction, de rénovation, de réparation et de réhabilitation urbaine.

Selon la loi « Les bâtiments menaçant ruine : Tout bâtiment ou partie du bâtiment, quel que soit son état, vacant ou occupé, dont le constat sur terrain et l’expertise technique prévus au deuxième chapitre de la présente loi ont établi qu’il menaçait de s’effondrer et présentait un danger pour ses occupants ou le voisinage ou les tiers, ou les propriétés publiques ou privées, et nécessitant une intervention pour sa remise en état avec une restauration lourde ou sa démolition en totalité ou en partie sur la base d’un rapport d’expertise technique établi à cet effet ».

Mais dans la pratique, la mise en œuvre de cette loi demeure complexe. Le relogement des familles concernées, le coût souvent élevé des travaux, les impératifs de protection du patrimoine ainsi que la coordination entre municipalités, gouvernorats, ministères et propriétaires rendent les interventions particulièrement délicates. En outre, selon l’Art. 5 « L’obligation de signaler l’état du bâtiment menaçant ruine incombe au propriétaire », une obligation que les propriétaires tendent, dans la majorité des cas, à ne pas respecter.

Autre contrainte : l’Art. 21 impose au propriétaire, après notification d’une décision d’évacuation, d’indemniser dans un délai de trois mois les occupants de bonne foi. L’indemnité correspond à un an de loyer pour les locaux d’habitation ou d’administration publique et à quatre ans de loyer pour les locaux professionnels et les fonds de commerce, selon les tarifs en vigueur dans la zone concernée. Or, dans plusieurs cas, il est impossible d’identifier ou de retrouver le propriétaire, ce qui complique davantage l’application de ces dispositions.

En cas d’absence du ou des propriétaires, de leur inaction ou de leur refus d’indemniser les locataires ou occupants de bonne foi de locaux à usage d’habitation, professionnel, administratif ou commercial, la commune concernée procède à l’indemnisation des occupants sur la base du loyer en vigueur dans la zone où se situe l’immeuble, conformément à l’article 21 de la présente loi.

Toutefois, une question fondamentale se pose. La commune dispose-t-elle réellement des moyens financiers nécessaires pour assurer une telle indemnisation ? La réponse est, à l’évidence, négative. Bien évidemment, dans ce type de situation, les critiques se tournent souvent vers les services municipaux.

Cependant, la responsabilité ne repose pas uniquement sur eux, elle est partagée avec d’autres structures, notamment au niveau ministériel, ainsi qu’avec les propriétaires concernés. Au-delà des aspects techniques, il s’agit aussi d’un problème à connotation sociale, nous informe l’un des responsables municipaux sous couvert d’anonymat.  

Entre abandon et spéculation foncière

Au-delà des chiffres et des procédures, La Goulette fait aujourd’hui face à une réalité pressante, celle d’un patrimoine qui s’effrite et d’habitants qui vivent dans l’attente, entre peur et incertitude. Si la municipalité se retrouve en première ligne, elle ne peut porter seule le poids d’un dossier aussi lourd, mêlant sécurité publique, justice foncière, préservation du patrimoine et urgence sociale.

L’enjeu dépasse largement le cadre des compétences locales. Il appelle une réponse coordonnée à l’échelle nationale, impliquant les ministères concernés, les propriétaires ainsi que les structures sociales compétentes. Car derrière chaque façade fissurée, ce sont des vies qui sont exposées, et tout un pan d’un quartier chargé d’histoire qui menace de disparaître, pierre après pierre.

L’heure n’est plus aux simples constats, mais à une action claire, concertée et assumée par l’ensemble des parties prenantes. En toile de fond, certains évoquent des pratiques opaques : des immeubles laissés volontairement à l’abandon dans un contexte où le prix du foncier ne cesse de grimper, notamment à La Goulette. D’autres soulignent des situations juridiques complexes, où des locataires auraient, au fil des décennies, changé de statut dans des conditions qui mériteraient d’être éclaircies.

Autant d’éléments qui plaident pour l’ouverture d’un dossier approfondi, afin d’établir les responsabilités et de faire toute la lumière sur ces zones d’ombre.

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Auteur

Samir DRIDI

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