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Culture

« Autumn of the Earth, Spring of the Comprador » de Saif Fradj à La Boite : Quand la nature se fait récits

  • 24 février 18:00
  • 5 min de lecture
« Autumn of the Earth, Spring of the Comprador » de Saif Fradj à La Boite : Quand la nature se fait récits

Les œuvres (photographies, vidéos et installations) oscillent entre nature et industrie, production organique et fabrication humaine, mettant en tension des notions telles que le néocolonialisme, le colonialisme interne, les économies dépendantes et la figure du comprador comme médiateur local des intérêts dominants.

La Presse —La Boite un lieu d’art contemporain présente, depuis le 11 février, l’exposition «Autumn of the Earth, Spring of the Comprador» de l’artiste tunisien Saif Fradj. Dans ce projet, ce dernier envisage la figure du comprador comme une présence concrète, inscrite dans les paysages, les corps, les infrastructures et les systèmes de production.

Curatée par Farah Sayem, l’exposition s’inscrit comme une méditation rigoureuse sur les cycles de vie et de mort, mais aussi comme une enquête critique sur les formes contemporaines de domination qui traversent les territoires périphériques en Tunisie.

Né d’une nécessité d’engagement, le projet s’est développé» dans le temps long — de la résidence artistique K dans le cadre de Gabès Cinema Fen à son passage aux Oasis Days, où un grenadier « mort » a été récupéré puis présenté sous forme d’installation — et s’est construit en collaboration avec une équipe multidisciplinaire et en dialogue étroit avec le terrain, affirmant une conception de l’art comme processus d’investigation, d’écoute et de confrontation aux réalités locales.

Le terme comprador, hérité du contexte colonial portugais, désignait un intermédiaire autochtone au service d’intérêts étrangers. Repris par la théorie marxiste de l’impérialisme, il distingue la bourgeoisie nationale de la bourgeoisie « comprador », inféodée au capital extérieur. Cette figure traverse le projet comme une clé de lecture des continuités historiques d’appropriation et d’exploitation, malgré les changements de régimes politiques.

Le territoire apparaît ainsi comme un palimpseste. Chaque pouvoir y laisse sa trace, sa cicatrice ou son infrastructure, sans jamais effacer totalement les précédentes. Des dominations beylicales aux colonisations étrangères, puis à l’État postcolonial, se dessinent des logiques persistantes d’extraction et de dépendance. Le territoire gabésien, en particulier, incarne cette stratification.

Depuis l’installation du complexe chimique au début des années 1970, Gabès a subi une transformation radicale : pollution durable liée au phosphate, monoculture imposée, assèchement progressif des oasis, dégradation des écosystèmes marins, déplacements de populations. Autant de manifestations d’un modèle de développement extractiviste produisant des « zones sacrifiées ».

Face à un discours institutionnel qui tend à normaliser ces atteintes ou à les rendre invisibles, le projet affirme une position de résistance. Il refuse toute esthétisation de la catastrophe et adopte une esthétique brute, volontairement non spectaculaire, où l’archive devient un champ de forces actives et conflictuelles.

En écho aux réflexions d’Achille Mbembe sur les « régimes d’archives » et aux travaux d’Ariella Aïsha Azoulay, l’archive est envisagée comme un espace de lutte, de désobéissance et de reconfiguration du regard. Produite, sélectionnée ou effacée selon des rapports de pouvoir précis, elle est ici détournée pour faire émerger des fragments marginaux, parfois silencieux : récits issus du sol, de la végétation, des corps humains et animaux, ou de la mémoire orale des habitants.

L’image devient alors un outil critique capable de fissurer les récits officiels et de rendre perceptible ce qui est relégué à la marge. Les œuvres (photographies, vidéos et installations) oscillent entre nature et industrie, production organique et fabrication humaine, mettant en tension des notions telles que le néocolonialisme, le colonialisme interne, les économies dépendantes et la figure du comprador comme médiateur local des intérêts dominants.

En collaborant avec agriculteurs, habitants, chercheurs et artistes, le projet explore la manière dont la nature elle-même devient porteuse de récits. Il révèle des formes de résistance discrètes mais persistantes face aux dynamiques d’occupation, d’extraction et de destruction.

Né en 1989 à Bou Merdes (gouvernorat de Mahdia), Saif Fradj est poète, artiste pluridisciplinaire et cinéaste, aujourd’hui installé à Sousse. Il est cofondateur des collectifs Bouma et South of Ajdabya. Après des études de médecine à l’Université de Sousse, il choisit de se consacrer pleinement à l’image.

Il explore aussi bien la photographie mobile, analogique et numérique que la vidéo. Son travail interroge les notions de frontières et d’identité dans un monde contemporain marqué par les dynamiques néocoloniales. Ses œuvres ont été présentées dans de nombreux festivals et autres galeries à travers le monde.

«Autumn of the Earth, Spring of the Comprador» est à voir jusqu’au 25 mars 2026.

Auteur

Meysem MARROUKI

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