Tribune : Notre diaspora est-elle assez impliquée dans le développement de son pays ?
La diaspora tunisienne regroupe les citoyens tunisiens vivant à l’extérieur du pays. Elle est la conséquence directe du fort taux d’émigration vers le nord de la méditerranée que connaît la Tunisie depuis son indépendance en 1956.
Dans les années 1960 et 1970, la conjoncture économique favorable que connaissent certains pays européens a contribué à amplifier le phénomène. Le début des années 1980 voit un véritable essor de la communauté tunisienne dans ces pays, et tout particulièrement en France, en raison des régularisations des situations (plus de 22 000 cas) .
En 2020, le nombre de Tunisiens résidant en dehors du pays est évalué à près de 1.750.000 personnes dont la grande majorité en Europe. Néanmoins, ces chiffres officiels semblent être sous-estimés en raison de l’inadéquation des bases des immatriculations consulaires à des fins statistiques.
Parmi les ressortissants faiblement immatriculés figurent la troisième génération en France dont on estime qu’une personne sur dix ne serait pas immatriculée et les enfants de parents mixtes. Les sans-papiers, très nombreux en Italie par exemple, n’ont pas droit non plus à l’immatriculation.
Plus de la moitié (950.000) est installée en France — l’une des plus importantes communautés étrangères du pays — et bénéficie pour les deux tiers de la double nationalité. Ils se concentrent essentiellement dans les grandes villes (40% à Paris, 12% à Lyon et 8% à Marseille mais aussi à Nice, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg ou Lille). 450.000 personnes sont installées dans les autres pays européens dont essentiellement l’Italie, l’Allemagne, la Belgique, le Luxembourg et l’Angleterre.
Les pays arabes du Maghreb et du Moyen-Orient abritent près de 150.000 émigrés tunisiens. Les USA et le Canada ainsi que les pays africains au sud du Sahara en reçoivent quelques dizaines de milliers de personnes.
Un grand nombre de concitoyens, dont une bonne majorité fait partie de l’élite du pays dans plusieurs domaines (économie, enseignement, administration, juristes), ont quitté la Tunisie au lendemain du 14 janvier 2011 non pas qu’ils étaient contre le changement intervenu dans notre pays mais parce qu’ils avaient d’autres ambitions à réaliser. Ils se sont installés un peu partout dans le monde, là où il leur semblait mieux réussir. Ainsi, notre diaspora, récente et surtout ancienne, avec sa diversité et ses capacités, est, certainement, en mesure d’aider la mère patrie qui lui a tant donné et de mettre ses compétences à son service.
C’est pourquoi un effort particulier doit être déployé par les autorités dans ce sens en vue d’identifier toutes ces compétences, là où elles se trouvent, pour les mobiliser et les convaincre, eux et leurs amis ou connaissances dans les pays hôtes, à venir ou revenir en Tunisie, créer des entreprises et investir.
Une attention toute particulière doit être portée par tous les responsables, qu’ils vivent à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, à notre diaspora et en particulier à une certaine élite, en vue de la convaincre de tout faire pour encourager leurs connaissances, leurs proches et amis étrangers à venir en Tunisie monter des projets et profiter des encouragements que leur offre le Code des investissements.
Des experts de cabinets spécialisés dans l’émigration soulignent que l’élite de la diaspora travaille généralement dans des secteurs de pointe, en y comblant les insuffisances que les pays riches connaissent en matière de ressources humaines. Ils ont établi une distinction entre les membres les plus formés et les plus productifs d’une diaspora ayant quitté leur pays pour des raisons politiques, les raisons qui poussent de plus en plus les nationaux à émigrer.
C’est le cas des exilés des pays d’Asie du Sud et du Sud-Est, qui constituent aujourd’hui l’épine dorsale des entreprises de certains pays industrialisés dans les secteurs des technologies de l’information et de la communication (TIC), de la médecine de pointe ou de la recherche pharmaceutique et technique.
Un autre expert estime que la grande difficulté que rencontrent les professionnels africains installés en Europe et en Amérique du Nord vient d’abord de l’absence de structures de contact qui leur permettraient d’entretenir un dialogue avec les autorités de leurs pays d’origine. Il souligne aussi qu’il faudrait créer un cadre accueillant dans lequel les membres des diasporas puissent mettre en valeur leurs capacités ; l’expert a cependant noté qu’il faut éviter de créer un antagonisme entre la diaspora et les cadres restés dans les pays d’origine.
De même, chaque diaspora a des spécificités qu’il faut identifier pour pouvoir créer un lien productif entre elle et son pays d’origine et un environnement fiscal et juridique propice à leur retour. Le membre de la diaspora qui veut investir ou se réinstaller dans son pays d’origine ne doit pas être perçu comme une menace, ce que l’on a trop souvent constaté dans certains pays parce que le dialogue qui aurait permis aux différentes parties de se connaître, de s’entendre et peut-être aussi de s’apprécier n’existe pas.
En Afrique, on constate aussi que les pays qui commencent à connaître un succès en la matière sont ceux qui ont créé des environnements porteurs en reconnaissant la double nationalité et en mettant en place un cadre ouvert d’expression publique et de gouvernance transparente. De nombreux participants à une table ronde ont mis en garde contre la tendance à considérer la diaspora comme des «vaches à lait».
Il ne faut pas oublier que les transferts financiers des émigrés vers leur pays d’origine sont des fonds privés. Les interventions des membres de la diaspora dans les domaines de l’investissement et du développement ne peuvent se faire que de manière libre et volontaire. De toute façon, les ressortissants d’une diaspora ne peuvent rien faire de productif dans leurs pays d’origine s’ils n’y trouvent pas des relais et des réseaux de soutien.
Ils ont besoin d’avoir des gens et des structures auxquels ils peuvent faire confiance quand ils veulent y investir leurs économies ou d’autres ressources. Il faudrait aussi qu’au sein des diasporas elles-mêmes, il y ait un cadre qui permette à leurs membres de se rencontrer et d’identifier ensemble les secteurs dans lesquels ils pourraient se lancer avec succès. La mission et le rôle des chancelleries et des consulats dans ce domaine sont d’une importance capitale.
La dispersion et l’isolement des initiatives que l’on a constatés à ce jour portent peu de fruits. La notion de codéveloppement, dont la tentative d’introduction a été faite il y a quelques années, dans le cadre de la gestion de la question de la migration et du développement, a longtemps été critiquée par certains partenaires au développement, mais on s’est réjoui que l’on commence à reconnaître aujourd’hui que ce concept, dont la mise en œuvre est basée sur la création de partenariats et d’un dialogue permanent, peut connaître le succès, comme on le voit au Mali et au Maroc. Dans ces pays, les migrants bénéficient de cadres qui leur permettent d’investir leurs transferts financiers dans des microprojets et dans la création de petites entreprises.
En même temps qu’on encourage la diaspora à investir, il faut néanmoins être réaliste et reconnaître que les risques d’échec sont concevables et que le chemin de la réussite peut être semé d’embûches. D’où la nécessité de créer en sa faveur un réseau de soutiens et de contacts, a poursuivi l’experte en estimant que quand elle investit dans son pays d’origine, la diaspora peut jouer un rôle de catalyseur.
Ayant des liens avec l’extérieur, ses membres indiquent clairement, par leurs intentions et surtout par leurs actions, aux entreprises de leurs pays d’accueil que leur pays d’origine est stable, digne de confiance, et favorable à l’investissement.
La pauvreté en zones rurales étant le problème le plus grave auquel doivent faire face les pays en développement, que peut faire la diaspora pour y soutenir la création d’entreprises pouvant exploiter, transformer et exporter les nombreuses ressources naturelles et agricoles qui y végètent, faute d’investissements et de connaissances?
Pour répondre à cette question, Mme Wanja Michuki, créatrice et directrice de la «Highland Tea Company», du Kenya, a estimé qu’étant souvent mieux informés que leurs compatriotes, les membres des diasporas peuvent mieux tirer parti des cadres commerciaux préférentiels accordés aux pays pauvres par les pays riches. Elle a pris pour exemple le cas de l’Accord commercial préférentiel pour les opportunités de croissance (Agoa), offert par les États-Unis aux pays d’Afrique. Elle a relevé que la majorité des pays africains ne parvenaient pas à tirer parti de l’Agoa du fait de leur manque de capacités humaines et de ressources d’investissement.
Conçu pour favoriser le développement d’un secteur privé pouvant mettre en valeur les produits locaux et créer des emplois, ce genre d’accord préférentiel d’échanges commerciaux offre aux diasporas et à leurs gouvernements d’origine un cadre dans lequel ils pourraient coopérer de manière fructueuse, une des parties apportant ses multiples expertises et ses investissements, et l’autre l’aidant en mettant en place un cadre d’investissement et de gouvernance qui profitera aussi à un meilleur accueil de l’investissement étranger direct.
En plein débat mondial sur l’immigration, on risque d’oublier tout ce que les diasporas peuvent apporter à leur pays d’accueil et à leur pays d’origine. Les Philippines sont un cas exemplaire en la matière, qui tirent parti du potentiel de leur diaspora en reconnaissant le rôle positif qu’elle peut jouer.
On ne peut pas en dire autant de la plupart des pays de la région Mena qui ont un grand nombre de ressortissants dispersés (Tunisie, Algérie, Maroc, Palestine, Irak, Égypte, etc.): ces pays n’agissent pas suffisamment pour exploiter pleinement l’attachement de leurs populations émigrées à leur terre d’origine et en tirer de multiples bienfaits pour leur économie.
Environ 20 millions de ressortissants de la région Mena résident à l’étranger, soit au moins 5 % de la population totale de la région. Cette proportion est nettement plus élevée que la moyenne mondiale, même si, avec ses 10 millions de citoyens installés à l’étranger, la diaspora philippine est proportionnellement plus vaste (environ 10 % de la population). La mobilisation des diasporas de la région Mena permettrait de tirer parti du savoir-faire et des réseaux professionnels de ces communautés, en leur conférant ainsi un rôle qui ne soit pas limité à celui de pourvoyeurs de fonds.
Certes ces transferts d’argent, qui sont des sources de devises importantes, sont essentiels, en particulier en période de difficultés. En 2020, les émigrés des pays de la région Mena et leurs descendants ont envoyé l’équivalent de quelque 145 milliards de dinars tunisiens à leurs proches restés dans leur pays d’origine. Au Liban et en Jordanie, ces sommes représentent autour de 15 % du PIB pour chacun des pays.
Mais, selon un nouveau rapport du Groupe de la Banque mondiale, les gouvernements de la région Mena devraient suivre l’exemple des Philippines et viser à garantir une place plus large pour la diaspora, en promouvant, au-delà des envois de fonds, son rôle multiple : comme source d’investissements directs, mais aussi de transferts de connaissances et de compétences, ainsi que par le biais de leurs réseaux professionnels.
Les liens personnels peuvent faciliter le commerce mondial», affirme ce même rapport, celui intitulé Promotion de l’intégration économique et de l’entrepreneuriat : mobilisation de la diaspora de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord dont l’auteur est Mme Meriem Malouche.
Le sentiment d’appartenance : c’est précisément le facteur le plus important qui incite les populations émigrées à s’engager, selon un sondage mené pour les besoins du rapport. Et à la question de la réforme qui les pousserait à s’engager davantage, les participants ont répondu souhaiter que les pouvoirs publics de leurs pays respectifs les accueillent comme des partenaires et des parties prenantes capables de contribuer, de multiples façons, au développement de l’économie nationale.
Le Liban en est une bonne illustration. Selon les statistiques officielles, sa diaspora compte plusieurs millions de membres dans le monde. D’après eux, une réforme donnant aux mères libanaises mariées à des étrangers le droit de transmettre la citoyenneté libanaise à leurs enfants ferait une différence notable.
Les Philippines fournissent un exemple de bonne pratique. Avec près de 10 millions de ses citoyens vivant et travaillant à l’étranger, la diaspora équivaut à environ 10% de sa population. Elle exploite son propre potentiel tout en reconnaissant le rôle positif qu’elle peut jouer. Les Philippines gèrent leurs relations avec la diaspora au niveau ministériel, et comme en Tunisie, elles admettent la double nationalité et prévoient des dispositions pour le vote des expatriés. Ce pays reconnaît l’apport de la diaspora à la société dans son ensemble, mais aussi ce qu’elle est en droit de recevoir. Les Philippines militent pour les droits de leurs ressortissants à l’étranger, sachant que, comme le souligne le rapport, les pays d’accueil doivent traiter correctement les populations immigrées pour que les diasporas puissent pleinement jouer leur rôle. Le plus important, pour les migrants eux-mêmes, réside dans les prestations dont ils bénéficient : l’aide juridique au niveau mondial, le transfert des pensions, et l’aide au retour et à la réintégration.
Le Maroc (dont la diaspora compte officiellement 2,8 millions de membres) et la Tunisie (1,6 million) ont un secrétariat d’État en charge de la diaspora. Les deux pays autorisent la double nationalité et accordent le droit de vote à leurs expatriés. L’Algérie s’efforce elle aussi de tirer parti de sa diaspora, qui compte environ 1,7 million de membres, bien qu’une partie de ces personnes qui se considèrent franco-algériennes choisissent parfois de ne pas voter en Algérie. Mais cela ne suffit pas pour remédier à la défiance des diasporas de la région Mena à l’égard des institutions de leur pays, qui auraient besoin, pour s’engager, d’une véritable reconnaissance formelle de la part des pouvoirs publics — l’«élite de la diaspora» est particulièrement sensible à cet aspect.
Les personnes interrogées citent le mentorat et les projets de recherche conjoints comme leurs principales formes d’engagement aux côtés de ceux qui sont restés au pays. Nombre d’entre elles sont prêtes à envoyer de l’argent. Dans les pays de la région Mena, même 10 000 dollars peuvent suffire pour permettre à un entrepreneur de se lancer dans une aventure d’entreprise. De nombreux pays de la région Mena affichent un taux de chômage élevé, en particulier parmi les jeunes diplômés et les femmes. Les membres de la diaspora devraient facilement s’identifier à ces catégories, en partie parce qu’ils sont eux-mêmes en majorité des jeunes professionnels. Si 1 % seulement des membres des diasporas de la région Mena étaient davantage associés au développement de leur pays d’origine, cela permettrait de tirer parti de l’expérience de très nombreux professionnels. Comme le souligne le rapport, «les actions de quelques-uns pourraient faire une différence».
On observe déjà de tels exemples dans la région Mena. Ainsi, un investissement substantiel réalisé récemment par le groupe canadien Bombardier pour la construction de pièces d’aéronefs au Maroc fait certainement suite à l’arrivée de Boeing au Maroc depuis 2001. Cet investissement a été réalisé dans le cadre d’un accord négocié par l’État marocain qui serait largement redevable aux contacts établis au sein de la société Boeing par un expatrié marocain occupant un poste de haut niveau.
D’ailleurs, ce qui a assez surpris Mme Malouche, l’auteure du rapport cité plus haut lors des recherches qu’elle a effectuées, c’est de constater «combien les membres de la diaspora sont mobilisés et attachés non seulement à leur pays d’origine, mais aussi à leur ville d’origine».
Faut-il rappeler que le Tunisien est un grand patriote et cette qualité se manifeste beaucoup lorsqu’il se trouve à l’étranger. Il est aussi fier de son pays, ce pays petit par sa superficie mais grand par sa participation à l’évolution de l’humanité grâce aux hommes et aux femmes illustres qu’il a générés dont Elissa, Massinissa, Hannibal, St Augustin, Sophonisbe, Jughurta, El Kahena, Okba ibn Nafaa , Ibn Khildoun, Ali ben Ghdahem, Aziza Othmana, Khaiereddine Pacha, Daghbaji, Moncef Bey, Habib Bourguiba, Farhat Hached, Abdelaziz Thaalbi, Tahar el Haddad, Tahar Sfar, Aboul Kacem Echchabi, Mahmoud el Materi, Tawhida ben Cheikh, Salah ben Youssef et tant d’autres.
Notre diaspora, évaluée à un peu plus d’un million et demi de personnes mérite certains égards dont l’existence d’un département ministériel qui lui soit dévolu et qui doit disposer de tous les moyens humains et matériels lui permettant d’être, en permanence, remarquablement, opérationnel. Doté de cadres et d’agents très qualifiés et capables d’être à l’écoute de notre colonie, ce département est là pour leur rappeler leurs liens indéfectibles avec la mère patrie, d’une part, et, d’autre part, les inciter à participer à la création de richesses et prendre part, de n’importe quelle manière ( seule ou associée à des amis ou connaissances étrangers), au développement de leur pays, la Tunisie qui leur a tant donné. Pour ce faire, nous devons revoir le tableau de chargement de nos ambassades et de nos consulats. Leurs personnels doivent, avant de rejoindre leurs postes, recevoir une formation complémentaire relative à l’attrait et à l’intéressement de notre diaspora à sa participation au développement de leur pays. Aussi, et vu l’importance du domaine économique dans le monde d’aujourd’hui et son apport pour le développement de notre pays, nos ambassades et nos consulats, là où ils se trouvent, doivent revoir leur méthode de travail, demeurée trop classique depuis des décennies, en vue d’être attractive, captivante et séduisante dans cette spécialité qui est devenue, depuis ces dernières décennies, une tâche plutôt une mission d’importance capitale pour les diplomates du monde entier.
Je proposerais, même, que lors de l’évaluation des diplomates, une partie importante de la note tienne compte de l’apport de l’agent ou du cadre, quel que soit son grade, dans ce domaine, c’est-à-dire, pour les efforts fournis quant à sa participation dans l’attrait d’investisseurs étrangers ainsi que parmi nos émigrés pour notre pays.
Que Dieu veille et protège la Tunisie Eternelle, l’héritière de Carthage et de Kairouan.
B.B.
* Ancien sous- chef d’état-major de l’armée, ancien gouverneur.