gradient blue
gradient blue
Société

Reportage – Cap Bon : La «Dolce Vita» de la communauté italienne à Hammamet

Avatar photo
  • 25 février 17:30
  • 12 min de lecture
Reportage – Cap Bon : La «Dolce Vita» de la communauté italienne à Hammamet

La Tunisie accueille plus de 12.000 Italiens enregistrés comme résidents, dont près de 7.800 âmes à Hammamet, en majorité des retraités bénéficiant de la douceur du climat et d’un coût de la vie plus clément que dans leur pays d’origine, selon le président de l’Association des Italiens de Tunisie, Donato Ladik.

La Presse — Le 6 août 1947, «La Dépêche Tunisienne» (1889-1961) — le quotidien francophone incontournable, essentiellement sous le Protectorat français — affichait à sa Une la manchette suivante : «Tunisie, terre d’élection – Le Cap-Bon demeure le lieu d’atterrissage favori des clandestins venant de Sicile – Débarquements massifs, Trente arrestations».

Dans son article, le journal d’expression française décrit l’afflux de ces clandestins sur les côtes tunisiennes, notamment celles du gouvernorat de Nabeul, et comment la police et la gendarmerie de Kélibia avaient capturé sept clandestins venus de la ville sicilienne de Trapani.

«Les côtes du Cap Bon ont de tout temps servi de lieu d’atterrissage aux indésirables qui, fuyant la Sicile, les carabiniers à leurs basques, ou pour tout autre raison, viennent chercher, sous nos latitudes, la paix, le pain et la liberté» lit-on dans l’article de La Dépêche tunisienne.

Ces migrants seraient, selon ce qui est mentionné, d’anciens prisonniers de guerre nés en Tunisie, et dont les familles habitaient Tunis, sa banlieue sud Hammam Lif, et la ville de Sfax.

Les côtes de Korba et Menzel Temime auraient également reçu des dizaines de clandestins italiens, toujours selon le quotidien.

«La police et la gendarmerie tentent d’endiguer le flot des débarqués clandestins pour lesquels la Tunisie demeure la Terre Promise» lit-on dans l’article du journal, qui rapporte aussi une partie de l’interrogatoire des personnes arrêtées. «On ‘crève’ de faim en Sicile et nous préférons mourir sur place que d’y retourner”», auraient-ils déclaré.

D’après le journal, il fut un temps où les bateaux de pêche italiens étaient complices des passeurs.

«Il y eut même, à une époque peu lointaine, des entreprises de ‘passages’ clandestins et il n’est pas dit que les chalutiers italiens capturés ces jours derniers dans nos eaux territoriales, n’aident puissamment ce trafic».

La Tunisie, terre de refuge pour les Italiens

Il faut dire que les plus grandes vagues d’immigration italienne vers la Tunisie au cours de son histoire moderne remontent à la seconde moitié du XIXe siècle.

«À cette époque, le Mezzogiorno italien, formé du Sud de la péninsule et des deux îles de Sicile et de Sardaigne était confronté à des conditions économiques et sociales difficiles, et souffrait épisodiquement de graves convulsions politiques qui avaient accompagné la naissance douloureuse de Italie unifiée», souligne l’ancien directeur de l’Institut du Patrimoine (INP), M. Boubaker Ben Fraj.

«Dans ces circonstances, la Tunisie était devenue l’une des principales destinations de l’émigration des Italiens du Sud, lesquels étaient contraints en raison de leurs conditions de vie précaires, des exactions qu’ils subissaient de la part des grands latifundiaires ruraux et par la large propagation du paludisme, à fuir massivement leur pays pour s’établir ailleurs», ajoute-t-il.

Pour ces immigrés italiens à la fois démunis et à la recherche d’une vie meilleure, la proximité des côtes tunisiennes était une bénédiction non seulement géographique, mais aussi climatique vu que cette destination est également celle qui diffère le moins de leur environnement.

«Les flux quasi journaliers des immigrants qui partaient des ports de Palerme, Trapani, Agrigente, Mazara Del Vallo, Cagliari, Pantelleria, ou des régions de Calabre et de Campanie traversaient le détroit de Sicile, parfois dans des embarcations souvent de fortune avant d’accoster au port de La Goulette ou dans d’autres ports et plages de la côte tunisienne», précise M. Ben Fraj.

«Ils quittaient l’Italie sans intention d’y revenir, accompagnés des membres de leur famille et chargés des modestes effets qu’ils pouvaient emporter dans leurs voyages; mais ce qu’ils portaient de plus précieux, c’était l’espoir de fonder en Tunisie une vie nouvelle, plus décente et plus prometteuse tant pour eux , que pour leurs descendances», renchérit-il.

«Ces immigrants qui s’étaient longtemps mêlés aux Tunisiens pendant la période de leur installation parmi nous, ont laissé des empreintes profondes, des traces indélébiles que l’on retrouve aujourd’hui encore dans notre dialecte tunisien, dans le vocabulaire de notre architecture, la richesse de notre cuisine, les savoir-faire de nos artisans, ceux de nos paysans , de nos marins, de nos maçons, et dans tant d’autres aspects distinctifs de notre société et de notre culture», rappelle Boubaker Ben Fraj.

Une retraite dorée au Cap Bon

Toutefois, cette dynamique migratoire nord-sud a repris de plus belle, à partir de 1994, avec l’exil de l’ex-président du Conseil des ministres d’Italie  et ancien secrétaire du P.S. italien, Bettino Craxi à Hammamet, même après son décès le 19 janvier 2000 et son enterrement dans le cimetière chrétien dans la cité balnéaire.

En effet, selon le président de l’«Association des Italiens de Tunisie», Donato Ladik, notre pays accueille plus de 12.000 Italiens enregistrés comme résidents, dont près de 7.800 âmes à Hammamet, en majorité des retraités bénéficiant de la douceur du climat et d’un coût de la vie plus clément que dans leur pays d’origine.

Il est à signaler qu’entre 2019 et 2023, le nombre d’Italiens ayant choisi d’y résider a bondi de 46 %. Rien qu’au cours des deux dernières années, près de 2.000 retraités italiens ont fait le choix de s’y installer.

«La communauté italienne d’Hammamet est composée, certes, en grande partie de retraités, mais socialement très actifs. Les Italiens choisissent Hammamet car le quotidien de cette cité et l’ambiance y sont semblables aux villes européennes, notamment dans les villes de la rive nord de la Méditerranée. Hammamet ressemble beaucoup à des villes de la Sicile ou de la région des Pouilles ou de la Campagne», fait savoir le président de l’«Association des Italiens de Tunisie».

«Selon la loi tunisienne, un étranger séjournant plus de trois mois consécutifs ou six mois (183 jours) cumulés sur une année en Tunisie est considéré comme résident et doit obtenir une carte de séjour. Dépasser six mois et trois jours sans régularisation expose à des pénalités (20 TND/semaine, plafonné à 3000 TND, Ndlr), une amende, voire l’expulsion. Donc, plusieurs retraités italiens dépensent leur pension de retraite durant la période autorisée sans carte de séjour, puis rentrent en Italie temporairement pour pourvoir revenir sur le territoire tunisien», rajoute M. Ladik.

C’est la cas de Raffaele Imperatrice (63 ans), policier à la retraite, qui a opté pour la Tunisie en raison, surtout, du régime fiscal tunisien pour les retraités qui, selon lui, est particulièrement attractif. 

«Quatre pays dans le monde offrent des avantages fiscaux aux ressortissants italiens (le Chili, l’Australie, le Sénégal et la Tunisie). Le choix de la Tunisie est le plus évident. Car il s’agit de la destination la plus proche de l’Italie, la moins aventureuse et économiquement la moins onéreuse, tout en gardant pratiquement le même mode de vie que de mon milieu d’origine avec en prime une imposition ne dépassant pas 5 %, contre 30 % en Italie.

Et les 1.500 premiers euros sont totalement exonérés», mentionne-t-il. «De plus, seuls 20% du revenu brut sont soumis à l’impôt progressif. Et entre 5.000 et 10.000 euros, le taux d’imposition est de 2,3 %».

«À Hammamet, on y vit bien et en toute sécurité»

Floriana Scott (80 ans), une enseignante italo-américaine à la retraite et originaire de Rome, a aussi jeté son dévolu sur la cité balnéaire phare du Cap Bon, après avoir passé plusieurs années à Saint-Domingue (capitale de la République dominicaine).

«Pour une pension de retraite de 2.000 euros, on peut avoir une très belle qualité de vie à Hammamet, notamment avec la disponibilité des produits européens sur le marché local et de produits de terroir similaires à ceux qu’on trouve en Italie. Ici, le coût de la vie est moins cher qu’à Rome ou à Ibiza (Espagne) où réside actuellement mon fils», affirme cette octogénaire.

« Par ailleurs, j’ai choisi de m’établir à Hammamet car non seulement il y a une forte communauté avec qui on peut papoter et échanger au quotidien, loin de la solitude des seniors, mais aussi car on peut manger italien dans plusieurs restaurants dirigés par des chefs italiens. À Hammamet,  on y vit bien et en toute sécurité. C’est mieux que la ‘’Dolce Vita’’ de Federico Fellini !», ajoute-t-elle avec une pointe d’humour typiquement italienne.

C’est le cas d’Antonino Maenza (50 ans), originaire de la ville de Valguarnera Caropepe [le nom Caropepe serait la combinaison de deux termes arabes : «Quaryat» (village) et «Habibi» (de mon bien-aimé), selon le célèbre historien italien arabisant Lorenzo Lantieri] , qui se trouve à 629 mètres d’altitude sur les pentes orientales des monts Erei, dans la province d’Enna, en Sicile, et propriétaire d’une célèbre « trattoria » (restaurant populaire traditionnel) réputée pour ses pâtes italiennes «al dente» à mi-chemin entre le patrimoine culinaire sicilien (le fief de son père Don Salvatore, 78 ans) et napolitaine (du côté de sa mère Donna Alda, 81 ans).

«Nous sommes venus en Tunisie en 2014 pour nous installer au début à Tunis. En 2018, nous avons plié bagage pour s’installer définitivement à Hammamet et y lancer notre «Movida club Ristorante». Véritable cordon bleu, ma mère a toujours eu une passion pour la cuisine. Née à Naples et comme tous les Napolitains, le mieux manger anime notre quotidien», déclare le cuisinier.

«Après s’être mariée à l’âge de 28 ans, ma mère a déménagé en Sicile et a donc également appris la cuisine sicilienne traditionnelle auprès de ma «Nonna» (grand-mère paternelle). Ses connaissances culinaires ont été transmises de mère en fille et de belle-mère en belle-fille, puis à moi aussi, bien que nous n’ayons pas étudié la cuisine», renchérit-il.

La cuisine sicilienne et les saveurs napolitaines

Derrière les pianos de sa cuisine, chef «Nino» plonge sa clientèle, essentiellement composée d’Italiens résidant à Hamammet, dans les effluves de son île, ses prestiges, son goût, son âme, sa passion en suivant religieusement les recettes de sa chère mère Alda. «Caponata», «carpaccio» de boeuf, salade de poulpe, antipasti, roulés de sardines farcies (« sarde e beccafico ») ou les pâtes — normales ou sans gluten (le petit plus de la Maison) — aux choix, avec l’accompagnement qui plaît à ses convives et frappés du sceau de l’authentique.

Les habitués de son restaurant caché en plein centre-ville d’Hammamet raffolent de ses ravioli(s) «mezza luna», son «frito misto», ses spaghetti aux dattes de mer ou ses «spaghetti/bucatini alle vongole» comme les «cannoli» roulés à la «ricotta» et saupoudrés de pistaches, reflétant le goût sucré de la Sicile et donnant l’illusion dans ce cadre rustique et idyllique avec ses fresques en mosaïques pleines de gaîté… d’être quelque part entre Palerme, Agrigente et Taormina.

« Mon grand-père maternel était un célèbre poissonnier au «Mercato Ittico di Napoli» (marché aux poissons de Naples), situé à Naples sur la Piazza Duca degli Abruzzi. Il fréquentait avec ses amis les meilleures tables de Naples.», raconte chef «Nino». «Et mes grand-parents maternels et mes quatre tantes ainsi que ma mère passaient tout leur temps dans la cuisine et tous les jours le menu était différent de celui de la veille. Les Napolitains vivent pour manger, alors qu’ailleurs, on mange pour vivre», poursuit-il.

Dans cette «trattoria» sicilienne avec une touche napolitaine, les ressortissants italiens et sa clientèle tunisienne savourent également les «linguine con polipetti alla luciana» (un plat signature du quartier historique de Naples, Borgo Santa Lucia), les plaisirs de la «polpetta» transmis de mère en fille, les «linguine» aux seiches avec sa sauce «puttanesca» (olives noires, câpres et anchois, exquise et revigorante dont raffolaient les filles de joie de Naples) ou encore les «linguine alla bottarga».

«Chez Nino, on mange bien comme en Italie et même mieux», confirme Tommaso Trullo (63 ans), un fidèle du restaurant et directeur-gérant de la société «offshore» italienne «Tre Zeta Group-tn», basée à Nabeul et spécialisée dans la fabrication des parties de chaussures (semelles, talons, formes, etc.).

«J’ai toujours voulu faire de ma «trattoria» une table qui réunit à la fois la communauté italienne, mais aussi tous les aficionados de la cuisine napolitaine et du patrimoine gastronomique sicilien. Plus qu’un restaurant, mon écrin est un lieu de vie à l’italienne sans renier la culture locale comme en témoigne la présence de l’harissa comme amuse-bouche sur ma table», conclut chef Antonino Maenza.

Finalement, l’immigration italienne, majoritairement sicilienne, représente une partie indissociable de l’histoire moderne du Cap Bon et contribue au développement socioéconomique local, tout en enrichissant la mosaïque multiculturelle de la région.

Avatar photo
Auteur

Abdel Aziz HALI

You cannot copy content of this page