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« IA puissante » : Le futur numérique de la Tunisie se joue maintenant

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  • 26 février 18:15
  • 7 min de lecture

Alors que les géants mondiaux de la technologie annoncent l’arrivée imminente d’une « IA puissante » capable de rivaliser avec les meilleurs experts humains, les économies émergentes se retrouvent face à un choix stratégique déterminant.

Pour la Tunisie, cette accélération technologique représente autant une opportunité de transformation qu’un risque de déclassement si les investissements, les réformes et la souveraineté numérique ne suivent pas.

La Presse Aujourd’hui, la question de l’intelligence artificielle n’est plus théorique mais profondément économique. Les projections avancées par Dario Amodei, dirigeant de « Anthropic », évoquent l’émergence imminente d’une IA dite « puissante », capable de rivaliser avec les meilleurs experts humains et de transformer radicalement les chaînes de valeur.

Pour les économies émergentes, cette accélération technologique représente un test stratégique : soit elles investissent dans les infrastructures, les compétences et la souveraineté numérique, soit elles s’exposent à un décrochage durable. Dans ce contexte, la Tunisie se trouve à un moment charnière où ses choix en matière d’IA pourraient redéfinir sa trajectoire de croissance, sa compétitivité régionale et son équilibre social.

L’intelligence artificielle entre dans une phase décisive et, selon plusieurs dirigeants du secteur, une « IA puissante » capable de rivaliser avec les meilleurs experts humains pourrait émerger dès 2027. C’est notamment la projection avancée par Dario Amodei, qui évoque des systèmes fonctionnant à une vitesse largement supérieure à celle de l’humain et capables d’opérer à une échelle inédite. Si ces prévisions se confirment, elles ne constitueront pas une simple évolution technologique, mais bien une rupture économique mondiale.

Productivité, modèle organisationnel et risques de décrochage

Dans ce cadre, Maher Kallel, expert en transformation organisationnelle et en IA appliquée à la productivité, a mentionné que cette mutation ne relève plus de la prospective lointaine, mais d’une transition déjà engagée dans les entreprises les plus compétitives. Il a également souligné que l’IA n’est pas seulement un outil technologique, mais un levier de réorganisation profonde des modèles productifs.

Selon lui, les gains de productivité pourraient être significatifs pour les économies capables d’anticiper, tandis que celles qui tardent à s’adapter risquent un décrochage structurel. Il a par ailleurs insisté sur la nécessité d’intégrer l’IA dans une vision stratégique globale, combinant infrastructure, capital humain et gouvernance.

Or, cette rupture concerne directement la Tunisie, car la structure même de son économie la rend particulièrement exposée aux effets de l’automatisation avancée. En effet, les services représentent la majorité du PIB et de l’emploi, ce qui signifie que toute transformation rapide des métiers administratifs, du conseil ou du support client pourrait provoquer un choc social significatif.

Cette vulnérabilité est d’autant plus préoccupante que le chômage des jeunes diplômés demeure élevé et que la croissance économique reste modeste, oscillant autour de 2 %, ce qui limite les marges d’absorption d’un éventuel déplacement massif d’emplois qualifiés.

Dans le même temps, la Tunisie dispose d’atouts réels qui pourraient lui permettre de transformer cette menace en opportunité. Le pays forme chaque année des milliers d’ingénieurs et bénéficie d’un écosystème startup dynamique à l’échelle régionale, ce qui constitue une base solide pour accélérer l’adoption de l’IA.

Toutefois, cette capacité humaine contraste avec une faiblesse structurelle majeure : l’absence d’infrastructures de calcul de grande envergure. Sans datacenters souverains, la Tunisie risque de dépendre totalement de fournisseurs étrangers, ce qui renchérit le coût d’accès aux technologies et réduirait son autonomie stratégique.

Des atouts réels, mais une souveraineté numérique fragile

À cet égard, Maher Kallel a affirmé que la souveraineté numérique devient un impératif économique autant que politique. Il a précisé que l’investissement dans des infrastructures de calcul et dans des plateformes open source adaptées au contexte tunisien permettrait non seulement de réduire les coûts, mais aussi de stimuler un écosystème local d’innovation. Il a enfin rappelé que la productivité nationale dépendra de la capacité des organisations publiques et privées à repenser leurs processus à la lumière de l’IA.

C’est précisément pour éviter un scénario de dépendance que la période 2026-2028 apparaît comme une fenêtre d’action déterminante. Si le pays engage rapidement des investissements dans une infrastructure régionale de calcul, mobilise sa diaspora technologique et réforme son système de formation autour des compétences en IA, il pourrait non seulement limiter les pertes d’emplois, mais aussi stimuler une nouvelle dynamique de croissance. À l’inverse, l’inaction accentuerait la fuite des cerveaux, creuserait la dépendance technologique et risquerait d’enfermer l’économie dans une trajectoire de stagnation prolongée.

Par ailleurs, l’adoption sectorielle de l’IA pourrait produire des effets multiplicateurs significatifs. En agriculture, des systèmes prédictifs pourraient optimiser l’usage de l’eau et améliorer les rendements, renforçant ainsi la résilience climatique du pays. Dans le tourisme, l’analyse de données et le marketing personnalisé pourraient accroître les recettes et diversifier les marchés cibles.

Du côté de l’e-gouvernement, l’automatisation intelligente des services publics et la détection algorithmique de la fraude fiscale contribuent à améliorer l’efficacité administrative et à élargir l’assiette fiscale. Quant au secteur de la santé, les outils d’aide au diagnostic pourraient compenser partiellement la pénurie de spécialistes et améliorer l’accès aux soins dans les régions défavorisées.

Encadrer les risques et bâtir un modèle de gouvernance de l’IA

Cependant, ces bénéfices potentiels ne doivent pas occulter les risques systémiques associés à l’IA puissante. La concentration du pouvoir technologique entre quelques acteurs globaux pourrait accroître les inégalités, tandis que l’usage non encadré des données soulève des enjeux de souveraineté et de protection des libertés individuelles. C’est pourquoi toute stratégie nationale doit intégrer un cadre éthique clair, des mécanismes de supervision indépendants et une législation robuste en matière de protection des données.

En définitive, la question n’est plus de savoir si l’IA transformera l’économie tunisienne, mais à quelle vitesse et dans quelles conditions cette transformation s’opérera. Autrement dit, la Tunisie se trouve à un carrefour stratégique où chaque décision prise aujourd’hui influencera sa place dans l’économie mondiale de demain.

Comme l’a indiqué Maher Kallel, l’IA peut devenir un accélérateur de productivité et de compétitivité si elle est intégrée dans une réforme organisationnelle cohérente ; à défaut, elle risque d’amplifier les fragilités existantes. Ainsi, l’enjeu dépasse le numérique : il engage le modèle de développement, la souveraineté économique et la stabilité sociale du pays.

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Auteur

Sabrine AHMED

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