Petits pains, «tabounas», jus et sirops, dattes, desserts et bien d’autres aliments très demandés durant Ramadan occupent les étalages des vendeurs ambulants qui se frottent les mains à l’idée de faire une petite recette de leur activité quand bien même elle serait temporaire.…
La Presse — Chaque année, à l’arrivée de Ramadan, un autre visage de la ville apparaît. Celui des petits métiers saisonniers qui s’installent presque naturellement dans le décor urbain.
À Bab El Khadhra, comme dans tant d’autres quartiers environnants tels que Bab Souika ou en plein centre-ville à la rue Mongi Slim, les trottoirs se transforment en petits marchés improvisés où chacun tente de gagner sa part du mois le plus intense de l’année.
Les vendeurs s’alignent les uns à côté des autres, avec des moyens simples mais une volonté bien visible. Une table pliante, une planche posée sur des cageots, un parasol fatigué pour se protéger du soleil… et surtout un produit bien choisi.
Ici, un homme propose des petits pains traditionnels et des «tabounas» encore tièdes, malgré la présence d’une boulangerie à quelques mètres.
Là, un autre découpe soigneusement des blocs de «chamia» qu’il emballe à la demande. Un peu plus loin, un jeune homme surveille sa glacière remplie de boissons fraîches, espérant attirer les passants pressés.
À mesure que l’on s’approche de la fin du marché, l’ambiance change.
C’est là que foisonnent les dattes vendues en vrac, parfois à 2 dinars le demi-kilo, les barquettes de «harissa» ce fameux dessert sucré particulièrement demandé durant Ramadan avec les «zlebia» et «mkharek», les épices prêtes pour la chorba ou encore quelques bottes de coriandre fraîche. Les prix sont affichés à la voix, négociés au regard, ajustés en fin de journée.
Le temps de la débrouille
Trouvé sur place à Bab el Khadra en ce 6e jour de Ramadan, Noomen B. quarantenaire spécialiste de la débrouille au gré des saisons n’a pas caché ses intentions : «Je me débrouille en fonction de la demande pour vendre ce qui peut l’être.
Pendant la rentrée scolaire ce sont les stylos et cahiers à petits prix comme à la rue Dabbaghine, pendant Ramadan et les fêtes sacrés, tous les aliments prisés par la clientèle en quête d’une offre bon marché».
Derrière ces étals modestes, il y a surtout des histoires humaines. Des étudiants qui veulent alléger la charge de leurs parents, des pères de famille qui cherchent à arrondir leurs fins de mois, des travailleurs précaires qui voient dans Ramadan une occasion de respirer un peu financièrement. Pour eux, ce mois n’est pas seulement spirituel; il est aussi économique, parfois décisif.
Pourtant, la clientèle ne se précipite pas toujours. Beaucoup préfèrent les commerces installés autour du marché, par habitude, par confiance ou parce qu’ils peuvent y acheter à crédit.
Les vendeurs à la sauvette doivent alors redoubler d’efforts : interpeller avec le sourire, proposer un petit rabais, convaincre en quelques secondes. Saisir des opportunités commerciales, là où elles se trouvent…
Le mois des opportunités
Ces petits métiers, qui refleurissent chaque année, racontent la débrouille tunisienne, l’entraide discrète entre vendeurs voisins et la réalité d’un pouvoir d’achat sous pression.
Ils rappellent que Ramadan, au-delà de la foi et des traditions, reste un moment où la ville vit autrement — plus animée, plus tendue aussi, mais toujours profondément humaine.
Le mois sacré, synonyme de spiritualité et de solidarité, est aussi un temps d’intense activité commerciale où chacun tente de trouver sa place dans une économie parallèle tolérée, parfois contrôlée, rarement éradiquée.
Ces scènes, qui se répètent d’année en année, traduisent à la fois la créativité des Tunisiens face aux difficultés économiques et les limites d’un marché formel incapable d’absorber toute la demande d’emploi.
Les petits métiers de Ramadan ne sont pas seulement des étals improvisés: ils sont le reflet d’un tissu social en quête de débrouille, d’un pouvoir d’achat sous pression et d’un mois qui, au-delà de sa dimension religieuse, reste un mois clé de la vie économique locale.