Projet « Bleu Radès » pour une pêche artisanale durable : Tout un chantier côtier à vocation multiple
Radès, ville côtière très ancienne, dans la banlieue sud de Tunis, pas si loin de la capitale, où bon nombre de petits pêcheurs, vivant encore de la mer, font toujours face à des difficultés d’ordre professionnel et structurel, auxquelles s’ajoutent autant de fléaux environnementaux, dus essentiellement aux impacts du changement climatique.
La Presse — Cette mer, autrefois étincelante et généreuse, n’est plus ce qu’elle était. Devenue de plus en plus grise et polluée, elle a beaucoup perdu de son éclat. Néanmoins, elle continue de nourrir des familles et fonder des foyers. Soit une pêche artisanale à taille humaine et à hauteur d’hommes.
Il y a des années que ces marins-pêcheurs s’enlisent dans une crise de gestion de leurs produits, ayant du mal à y trouver leur compte. Avec des embarcations côtières, dans un climat concurrentiel et complexe, rien ne profile à l’horizon. Leurs emplois ainsi menacés, ils ne voient plus le bout du tunnel ! Mais pas au point de désespérer ou lâcher prise. Ils se sont battus pour avoir gain de cause.
Un projet à point nommé
Passer ce cap, ne serait-ce que pour se réorganiser en GDP, (Groupement du développement de la pêche), marquant ainsi un nouveau départ professionnel. Plus qu’un métier, la pêche artisanale est un héritage ancestral, transmis de génération en génération. Elle gagne en durabilité, même si le rendement est revu à la baisse.
Petits pêcheurs s’y adonnent avec passion. Le travail en mer leur a appris patience et endurance. « Bleu Radès » est un nouveau projet qui, semble-t-il, intervient à point nommé pour les accompagner, les suivre et les conduire vers la durabilité. Face aux défis environnementaux, à la raréfaction des ressources marines et aux pressions économiques sur les pêcheurs artisanaux, ce projet se veut, alors, une nouvelle dynamique en marche.
Ce fut le fruit d’une étroite coopération multipartite aux dimensions socioéconomiques et écologiques, puisant dans un esprit d’entreprise aussi responsable que viable. Mis en œuvre par l’Association International AVSI, une Ong présente dans plusieurs pays du monde, financé par Iveco Fondation, en partenariat avec le Club Bleu Artisanal et le GDP Radès, ce projet vise à transfigurer le visage des rivages et fixer ces petits pêcheurs dans leur métier. La municipalité de la place étant aussi partie prenante.
« Bleu Radès » s’inscrit alors dans le sens d’un emploi digne et décent, s’alignant, typiquement, sur la vocation de la région. Son coordinateur, Mohamed Mustapha, ainsi que ses partenaires, se sont pleinement engagés à l’amener à bon port. Et l’état des lieux en dit long sur la réalité du terrain et les résultats prévisibles d’ici aux mois à venir. « Lancé en juillet dernier sur deux ans, ce projet a pour objectif l’appui de l’activité de pêche artisanale dans la région, en tant que pilier essentiel du tissu social et économique », ainsi présente son coordinateur. Pour y arriver, il y aura beaucoup à faire.
Un taux d’avancement soutenu
En effet, tout un plan de communication a été mis en place. Et depuis septembre dernier, l’action a été déclenchée et se poursuit à un rythme soutenu, sur fond d’une vaste campagne de sensibilisation qui évolue dans le temps et dans l’espace. Sont concernés aussi bien les petits pêcheurs que les consommateurs, afin de les conscientiser à la portée d’un tel projet.
« Autre composante, la création envisagée des points de vente « du pêcheur au consommateur », qui seront installés, d’ici quelques mois, au bord de la mer, pour fournir aux bénéficiaires les moyens nécessaires à la valorisation de leurs produits et leur faciliter l’accès au marché », ajoute M. Mustapha.
L’essentiel, pour lui, est de protéger l’écosystème marin, préserver les richesses halieutiques et pérenniser une source de revenu jugée non négligeable. Cela ne saura se réaliser sans la restructuration de cette pêche artisanale et sa promotion. « Mais aussi la formation de ses professionnels et leur accompagnement jusqu’au démarrage effectif de leur GDP-Radès semble de mise », renchérit-il. Justement, c’est ce à quoi s’en tient le vice-président du GDP, Mohamed Hedi Ghedifi, lui aussi marin-pêcheur issu de la région. Tout comme ses collègues, il s’attend, impatiemment, à ce que ce groupement demeure une réalité tangible.
Bien qu’il existe sous forme de structure légale depuis deux ans, ce GDP n’a pas encore pris corps, vu que son siège demeure en gestation. « Certes, la mise en place du GDP Radès qui soit propre à nous permettrait de réorganiser notre secteur et de lui conférer une certaine autorité locale censée défendre les intérêts d’une soixantaine de pêcheurs artisanaux actifs », révèle-t-il, fier.
D’autant plus que le projet « Bleu Radès » aura, une fois réalisé, à révolutionner l’activité de pêche artisanale et innover ses techniques aussi classiques. « Entre autres difficultés auxquelles font face ces petits pêcheurs, le phénomène du crabe bleu, un type de crustacés qui envahissent la côte et rongent leurs filets, essentiellement faits pour la pêche des sardines, famille du poisson bleu.. Et combien de fois nos filets, si nouvellement acquis, ont fini par être endommagés ? », conclut Ghedifi.
Convergence vers un objectif commun
Et si ce crabe bleu ne peut, aujourd’hui, être exploité du fait de son faible potentiel existant, il pourrait, demain, devenir, en cas d’abondance, un véritable enjeu économique, soit un produit de pêche fort prisé. Mais d’ici là, cette espèce invasive continuerait à détruire les filets de ces petits pêcheurs et nuire à leurs sources de revenu. Et pour cause ! Le GDP aurait, certes, l’aptitude requise à leur apporter les solutions appropriées, à bien des égards. Soit des solutions techniques et professionnelles pour une pêche artisanale durable.
Ce sur quoi le Club bleu artisanal (CBA), née en 2015, œuvre actuellement en tant que partenaire technique, voire exécutif, dudit projet, aux côtés de GDP Radès et Avsi, comme l’a bien souligné Charaf Mrabet, docteur en sciences marines et coordinatrice des projets au sein de CBA, dont la vocation puise dans l’essence de ce projet, à savoir la pêche artisanale durable et le soutien des petits pêcheurs.
« Nos actions se focalisent sur les travailleurs de la mer (professionnels, chercheurs, étudiants, journalistes environnementaux et autres), la valorisation des produits de la pêche, la consommation responsable… D’autres, déjà réalisées en lien avec le projet « Bleu Rades », consistent essentiellement en la formation sur la fabrication des nasses du crabe bleu au profit des petits pêcheurs de la région, la manutention, les bonnes pratiques de préservation des produits de la mer, les techniques de vente, de commercialisation et de promotion. Ils ont également bénéficié des glacières électriques à grande capacité de stockage dédiées à la conservation de leurs produits de pêche », précise Mme Mrabet.
Points de vente « du pêcheur au consommateur »
Après le lancement juridique du GDP, poursuit-elle, l’association CBA, ainsi que l’Avsi, le GDP et la municipalité de Rades, se sont pleinement engagés, aux côtés de l’Apal, l’arrondissement de la pêche relevant du ministère de l’Agriculture et la Garde maritime, pour l’ouverture prochainement d’un point de vente.
«Ce sont des locaux bien aménagés, mis à la disposition des petits pêcheurs pour exposer directement leurs produits au consommateur. Leur installation, qui devrait être en structure légère, est prévue à la fin du 3e trimestre 2026 », indique-t-elle, évoquant également l’approche environnementale comme partie intégrante du projet. Elle parle ici de la notion de « Bateau zéro déchet » et des collecteurs métalliques du plastique, dans le but de réduire la prolifération de la pollution marine.
Partenaire à part entière au projet, la municipalité de Radès a, aussi, son mot à dire : «C’est un projet pilote sans précédent, consistant en l’aménagement d’un espace de vente face à la mer « du pêcheur au consommateur », dont l’objectif est d’organiser le secteur, améliorer les conditions de travail des pêcheurs, éviter les étalages anarchiques des produits de pêche, tout en favorisant un environnement marin sain et propre », explique Fethi Mejri, secrétaire général de la municipalité de la place.
Il est cofinancé à hauteur de 240 mille dinars au total, dont 160 mille dinars en guise de fonds communaux et 80 mille dinars fournis par Iveco Fondation, Avsi et CBA, deux maîtres d’œuvre du projet « Bleu Radès ». « Actuellement à l’étude, ce projet sera fin prêt d’ici à la fin de cette année », affirme M. Mejri.
Somme toute, il s’agit de tout un chantier maritime à vocation multiple qui mettra en avant l’activité de pêche artisanale et sa valorisation en tant que l’un des piliers du développement local dans la région. D’autant plus que « Bleu Radès » se veut un engagement collectif impliquant, à la fois, petits pêcheurs et consommateurs, dans la préservation des ressources halieutiques et la sensibilisation aux bienfaits d’une consommation alimentaire saine et modérée.