On nous écrit – Le cinéma tunisien, hier et aujourd’hui – Backstage de Afef Ben Mahmoud & Khalil Benkirane (2023)- Une errance chorégraphique entre intensité et flottement !
Coréalisé par Afef Ben Mahmoud et Khalil Benkirane, Backstage s’inscrit dans la lignée de films qui déplacent la narration vers le mouvement. Porté par la présence magnétique de Sidi Larbi Cherkaoui, le long-métrage suit une troupe en tournée dont l’équilibre interne vacille.
Backstage s’enracine dans une esthétique sensorielle forte, où la danse prolonge et exprime les émotions des personnages. Les tableaux dansés sont souvent magnifiques, et la caméra saisit avec précision l’énergie des corps, leur interaction constante avec l’espace. On pense à Pina (2011) de Wim Wenders, où la danse devient narration, ou à Climax (2018) de Gaspar Noé, qui explore la tension entre performance et chaos.
Chaque interprète impressionne par sa présence scénique, soutenue par une mise en scène qui valorise le langage corporel. Même si certains moments de jeu sont moins convaincants, la puissance évocatrice des chorégraphies soutient le film. Dès les premières scènes, les danseurs évoluent devant des écrans saturés d’images de catastrophes écologiques ; leurs gestes chorégraphiques apparaissent comme une réponse fragile à un monde en crise.
Le film interroge ainsi la place de l’humain dans son environnement. Plus tard, la troupe s’égare dans une forêt obscure : la longue déambulation nocturne condense cette ambiguïté : la nature, d’abord décor, devient force d’opposition. Les corps, entraînés à la maîtrise, se heurtent à l’incontrôlable. Les danseurs, incarnation d’une humanité vulnérable, affrontent l’inconnu et la peur.
Leur périple s’achève de manière inattendue sur une attaque de singes. Cet épisode final, à la portée allégorique, suggère un monde où l’humain n’a pas le contrôle absolu et demeure en équilibre fragile avec la nature ; l’idée affleure sans jamais se cristalliser pleinement. Sur le plan narratif, le film explore plusieurs fractures : tensions affectives, épuisement psychique, mémoire des conflits contemporains.
Mais ces motifs restent souvent esquissés, enrichissant le fond de l’histoire tout en laissant au spectateur le soin de combler les non-dits, parfois au prix d’une légère frustration. Ce sont finalement les moments les plus silencieux qui cachent l’émotion la plus pure. Les duos et trios, qu’ils soient amoureux ou amicaux, trouvent dans le simple contact une densité que le récit peine parfois à atteindre.
Une séquence onirique suspend le film dans une émotion dépouillée : une femme, par la danse, convoque la mémoire de son mari disparu. Hors de la continuité linéaire, la nature se transforme en théâtre d’un dialogue fantomatique. Sondos Belhassen (Nawel) appelle son mari par des gestes suspendus, avant que tout ne s’efface, laissant la forêt reprendre ses couleurs naturelles. Ce geste éphémère incarne une résistance à l’oubli, un désir de fixer dans la mémoire un instant précieux et lumineux.
Backstage demeure une œuvre à la fois fascinante et inaboutie. Son esthétique visuelle puissante et ses correspondances poétiques séduisent, mais l’absence d’un axe dramaturgique affirmé déroute. Il y a là une véritable foi dans la puissance expressive du corps. A force de refuser la ligne droite, ce film privilégie l’intuition à la démonstration. Et peut-être est-ce là sa vraie nature : une fugue incertaine, mais profondément humaine.
Fadoua Medallel
(Cinéphile tunisienne)
