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Culture

« Accident » de Moutiî Dridi sur Nessma Al Jadida : Hyperboles et sensationalisme

  • 2 mars 19:45
  • 9 min de lecture
« Accident » de Moutiî Dridi sur Nessma Al Jadida : Hyperboles et sensationalisme

Dès les premiers épisodes, la série est devenue un sujet quotidien de débat sur les réseaux sociaux.

Si certains spectateurs y ont vu une œuvre « audacieuse qui aborde une réalité passée sous silence », d’autres ont estimé qu’elle offrait une vision sombre et exagérée du conflit de classes.

La Presse — Plus de dix jours après l’avènement du mois saint, le marathon des productions télévisuelles arabes bat son plein. Comme chaque année, la course effrénée à l’audience et aux gains circonstanciels s’intensifie entre les chaînes, publiques comme privées, qui veulent attirer les annonceurs.

Toutes misent sur la manne publicitaire, multipliant les écrans de réclame servis ad nauseam tout au long de la soirée, de la rupture du jeûne, entre la soupe et les bricks, en accompagnement du ou des plats de résistance, jusqu’en dessert avec les gâteaux sucrés et autres spécialités typiques de Ramadan.

Il faut savoir que les plages publicitaires TV atteignent des sommets, dépassant souvent 1h30 de spots par soirée, notamment chez nous, transformant les pauses en véritables tunnels de pubs entre les feuilletons au détriment de l’expérience téléspectateur.

C’est justement ce que semble éviter de plus en plus le spectateur tunisien qui, pour échapper à ce piège consumériste, se tourne vers Internet et les plateformes de streaming gratuites.

Certes, avec un léger décalage, mais libéré de cette intoxication publicitaire imposée à chaque rupture du jeûne. A force de répétition,  et c’est bien là l’objectif, certaines publicités sont entrées dans la conscience collective, on en fredonne les airs, on commente les slogans, on critique parfois davantage les spots que les fictions elles-mêmes.

Et comme chaque année, la même question revient : ne serait-il pas temps, à l’instar de ce qui se pratique ailleurs, de réguler ces coupures publicitaires qui prennent carrément le téléspectateur en otage?

Passons maintenant aux productions stars étouffées par ce trop-plein de pubs: les feuilletons et les séries ramadanesques. Cette année, on a le doit à pas mal de productions entre drames sociaux et comédies populaires, diffusées dans les différentes chaînes publiques et privées.

En revanche, pas de feuilletons historiques pour ce Ramadan et c’est bien dommage.

Parmi ces productions, le feuilleton « Accident », diffusé sur Nessma Al Jadida, fait parler de lui. Côté casting, il rassemble la star des séries ramadanesques Nidhal Saadi, l’incontournable Mohamed Ali Ben Jemaâ, Feryel Graja (installée en Égypte), Chawki Bouglia, Aziz Jebali, Khalil Abdouli, Amira Driwech, Oussama Kochkar, Jihed Charni, ainsi que de nouveaux visages révélés par les réseaux sociaux, dont la jeune Sara Chriaâ dans le rôle de Kenza, et Fatma Bou Aoun.

Ecrite et réalisée par Moutiî Dridi, cette fiction déploie une fresque sociale traversée de tensions et de conflits.

Elle explore les sphères du pouvoir, des inégalités de classes et de la vengeance à travers des personnages aux trajectoires contrastées.

Au fil d’une intrigue où s’entrecroisent intérêts, manipulations et affrontements, la série ambitionne de poser des questions sensibles liées à la justice, à l’autorité et aux limites de l’emprise de l’argent sur le destin des individus.

L’action suit Youssef (Nidhal Saadi), un simple livreur menant une existence modeste auprès de son épouse et de sa fille.

Sa vie bascule brutalement à la suite d’un direct diffusé sur l’application TikTok, qui lui coûte son emploi et enclenche une spirale de crises le conduisant progressivement vers l’effondrement.

A l’opposé, Karim (Khalil Abdouli) incarne le privilège et l’impunité : jeune homme immergé dans le luxe, il évolue sous l’ombre tutélaire d’un père puissant, médecin esthétique et homme d’affaires véreux interprété par Mohamed Ali Ben Jemaâ, et d’une mère (Feryel Graja) qui cède à tous ses caprices avec une indulgence excessive.

Les trajectoires des deux hommes se croisent dans un accident tragique qui coûte la vie à l’épouse de Youssef et à leur fille Kenza.

Karim échappe à toute responsabilité, tandis que sa famille s’emploie à étouffer l’affaire en manipulant le procès-verbal et en substituant un autre accusé. L’intrigue place alors la justice face à l’argent, et la fragilité humaine face à l’abus de pouvoir et à l’appel du gain.

Un propos autour du conflit de classes, somme toute classique et maintes fois revisité.

Dès lors, l’essentiel ne réside pas tant dans le thème que dans sa manière d’être porté à travers le traitement, la qualité de l’écriture, la finesse des dialogues et la profondeur des personnages qui deviennent les véritables enjeux de la série.

Dès la toute première scène, le feuilleton donne le ton dans une séquence d’ailleurs largement mise en avant dans la bande-annonce. On y découvre un Nidhal Saadi méconnaissable, le visage maculé de sang, fixé face à son reflet dans un miroir.

Elle est sans nous rappeler un peu deux scènes devenues cultes : celle de «Taxi Driver» avec le célèbre « You talkin’ to me? », puis son écho dans «La Haine» de Mathieu Kassovitz, de quoi allécher le spectateur avec de belles promesses. Mais on en est malheureusement loin…

S’ensuit un générique à l’esthétique froide, manifestement marquée par l’empreinte de l’intelligence artificielle, une tendance que l’on observe d’ailleurs cette année dans plusieurs productions arabes, qui ont fait appel à l’I.A pour concevoir leurs séquences d’ouverture.

On y suit, en caméra subjective, un conducteur engagé sur une route interminable, porté par une chanson de Mortadha Ftiti.

C’est sans doute la seule proposition musicale marquante de la série. Le reste de la bande-son se révèle plutôt fade, sans véritable identité ni audace créative, se contentant d’accompagner les scènes sans jamais les sublimer ni leur insuffler une tension particulière.

Dans ce premier épisode, on découvre un Nidhal Saâdi à contre-emploi. Habitué aux rôles de grande gueule affirmée, il campe ici un livreur effacé, presque trop lisse, dont la passivité est appuyée à l’excès.

Un léger bégaiement est censé traduire sa timidité. Un «petit job» des temps modernes qui encaisse sans broncher, des traits poussés à l’extrême pour sans doute mieux justifier la métamorphose du personnage après la perte tragique de sa femme et de sa fille.

Mais l’effet paraît forcé. Nidhal Saâdi est pas du tout convaincant dans ce registre de victime sacrificielle, où le misérabilisme et la victimisation sont parfois poussés à bout.

L’exagération ne concerne d’ailleurs pas uniquement le camp du «martyr». Elle se retrouve aussi dans le camp adverse, celui de l’arrogance sociale, de la délinquance dorée et de la démission parentale, où la caricature n’est jamais bien loin.

D’ailleurs, en parlant de caricature, l’un des épisodes récents a atteint des proportions presque tragiques dans ce registre, notamment avec la scène du caïd de la drogue, un certain Chaqif (clin d’oeil à un célèbre personnage d’une vieille fiction syrienne) où les accessoires, le maquillage et les décors accentuent le ridicule et transforment le personnage en caricature grotesque.

Certaines incohérences viennent également fragiliser l’ensemble : l’intérieur de l’appartement du livreur, par exemple, paraît en décalage avec la modestie supposée de sa situation financière.

Son épouse ne travaille pas, et le foyer est censé vivre uniquement du salaire d’un livreur, un détail qui interroge.

La scène de l’accident elle-même, dans le premier épisode, laisse perplexe, sa mise en scène paraît précipitée, insuffisamment préparée dramatiquement, et l’impact qui fauche la mère et la fille manque de justification narrative.

L’effet visuel de la collision se révèle particulièrement maladroit. Ces faiblesses techniques, entre autres dans les scènes d’accidents, de bagarres, dans le maquillage ou l’usage du faux sang, rappellent certaines limites récurrentes de productions nationales qui peinent encore à maîtriser pleinement ces registres.

Dès les premiers épisodes, la série est devenue un sujet quotidien de débat sur les réseaux sociaux. Si certains spectateurs y ont vu une œuvre « audacieuse qui aborde une réalité passée sous silence », d’autres ont estimé qu’elle offrait une vision sombre et exagérée du conflit de classes.

« Accident » adopte également une mécanique narrative un peu à la Soussen Jemni avec des scènes finales racoleuses à la fin de chaque épisode, conçues pour maintenir le spectateur en haleine et le pousser à revenir le lendemain.

Une recette efficace, sans doute, car elle mise sur le sensationnalisme et la montée en tension artificielle.

Mais cette efficacité demeure éphémère. L’impact sur l’imaginaire collectif reste limité, précisément parce que l’attachement aux personnages peine à se construire.

Ils ne bénéficient pas de l’épaisseur nécessaire pour s’installer durablement dans la mémoire du public.

Comme l’intrigue elle-même, ils paraissent parfois creux, dépourvus d’une véritable profondeur humaine. Au final, on ne retient rien de consistant de ce genre de fictions.

Une fois le Ramadan passé, on finit par les digérer (bien ou mal ) comme ces briks bien huileuses -consommées à la hâte- qui peuvent être savoureuses sur l’instant, mais qui sont vite oubliées.

Auteur

Meysem MARROUKI

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