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Tribune – La Tunisie à l’épreuve de la guerre de l’énergie : Attendre le choc ou bâtir l’immunité économique ?

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  • 3 mars 18:15
  • 7 min de lecture
Tribune – La Tunisie à l’épreuve de la guerre de l’énergie : Attendre le choc ou bâtir l’immunité économique ?

Par Halim Boussema *

La guerre en cours contre l’Iran n’est ni un événement lointain pour la Tunisie ni une simple évolution géopolitique passagère. Nous sommes face à un basculement susceptible de reconfigurer durablement les marchés mondiaux de l’énergie et de l’alimentation. À chaque escalade militaire dans le Golfe, les coûts du pétrole, du gaz, du transport maritime et de l’assurance augmentent mécaniquement, plaçant des pays importateurs comme la Tunisie au bord d’une double crise : épuisement des réserves en devises et hausse interne des prix.

Fortement dépendante des importations énergétiques, la Tunisie subira directement toute hausse du prix du baril. Chaque dollar supplémentaire se traduit par des dizaines de millions de dinars de charges additionnelles pour le budget de l’État. Si le seuil des 100 dollars venait à être franchi durablement, la facture énergétique pourrait bondir de plusieurs milliards de dinars, accentuant le déficit commercial, fragilisant le dinar et alimentant l’inflation.

Dans le même temps, nos secteurs stratégiques continuent de pâtir de blocages structurels. La production de phosphate, qui dépassait autrefois les 8 millions de tonnes par an, n’a toujours pas retrouvé son rythme de croisière, privant le pays de centaines de millions de dollars de recettes en devises. Le Groupe chimique, lui aussi, ne fonctionne plus à pleine capacité, amputant l’économie nationale d’une valeur ajoutée qui constituait un levier essentiel des exportations.

Le secteur des hydrocarbures n’échappe pas à cette tendance baissière. Malgré l’existence de gisements pouvant être mieux valorisés, les lenteurs administratives, la complexité du cadre d’investissement et l’absence d’une vision énergétique cohérente ont accentué notre dépendance aux importations à un moment de forte instabilité internationale.

Alors que le monde accélère la transition vers les énergies renouvelables pour réduire sa vulnérabilité aux chocs pétroliers et gaziers, nos grands projets dans ce domaine progressent à un rythme insuffisant. Pourtant, la Tunisie dispose d’un potentiel solaire et éolien considérable, capable de couvrir une part significative de sa consommation électrique. Chaque mégawatt renouvelable retardé aujourd’hui se paiera demain en devises puisées dans des réserves déjà sous pression.

Le risque ne se limite pas à l’énergie. Toute perturbation majeure des chaînes d’approvisionnement mondiales se répercutera sur les prix des céréales, des huiles, des médicaments et du transport. Or, notre pays demeure fortement dépendant des importations alimentaires et pharmaceutiques. Sans préparation interne, toute onde de choc externe peut rapidement se transformer en crise sociale.

Le problème, dès lors, ne réside pas uniquement dans la guerre, mais dans la fragilité de notre front économique intérieur. Une gouvernance incapable de maîtriser les prix en période normale aura-t-elle la capacité de piloter une crise énergétique et alimentaire en période exceptionnelle ? L’annonce de projets théoriques sans exécution concrète ne saurait tenir lieu de stratégie nationale.

La période actuelle impose un changement profond dans la gestion économique de l’État : passer des discours aux chiffres, des intentions aux plans opérationnels. La première priorité doit être le rétablissement du rythme de production de phosphate à un niveau d’au moins 6 à 7 millions de tonnes par an dans une première phase, afin de générer des recettes en devises substantielles et de rééquilibrer la balance des paiements.

La deuxième priorité consiste à lancer un programme national d’urgence visant à accroître la production locale de pétrole et de gaz, en accélérant l’octroi des autorisations, en stimulant l’investissement et en levant les blocages opérationnels. Chaque baril produit localement constitue une réduction directe de la facture d’importation.

Troisièmement, il est impératif d’accélérer les projets d’énergies renouvelables pour atteindre, dans un horizon rapproché, au moins 30 % de la production d’électricité. Cet objectif est techniquement et financièrement réalisable si la volonté politique est au rendez-vous. Il permettrait d’alléger sensiblement la pression sur les réserves en devises.

Quatrièmement, une stratégie nationale de sécurité alimentaire doit être mise en œuvre, fondée sur le soutien à la production locale de céréales, de fourrages et d’huiles végétales, en orientant les subventions vers le producteur et non vers des circuits de distribution spéculatifs. L’objectif est de progresser vers une plus grande autosuffisance et de réduire la dépendance aux marchés internationaux volatils.

Cinquièmement, la protection du marché intérieur exige la constitution de stocks stratégiques de produits essentiels et de médicaments. Un État dépourvu de réserves souveraines suffisantes demeure à la merci de tout choc externe.

Un autre enjeu stratégique majeur mérite d’être souligné dans ce contexte régional trouble : les grandes guerres ne redessinent pas seulement les cartes énergétiques, elles réorientent également les flux mondiaux de capitaux. Face à l’escalade des tensions dans le Golfe, de nombreux investisseurs recherchent des environnements stables et sûrs pour protéger leurs activités. La Tunisie dispose ici d’une opportunité historique, à condition de mobiliser une diplomatie économique proactive : se positionner comme une plateforme de stabilité en Méditerranée sud, dotée d’un emplacement géographique stratégique, de ressources humaines qualifiées et d’une ouverture sur les marchés africains et européens.

Attirer une part de ces investissements en quête de stabilité pourrait constituer un puissant levier de relance pour l’économie nationale, à condition d’offrir un climat des affaires clair, une justice économique efficace et une administration réactive. Les nations qui anticipent les crises ne se contentent pas de défendre leur économie ; elles transforment les bouleversements internationaux en opportunités de croissance.

L’enjeu aujourd’hui dépasse la simple révision des politiques publiques. Il s’agit de transformer la culture de gestion économique : passer d’une économie d’attente et de consommation à une économie de production et d’initiative. Il ne peut y avoir de développement sans production, ni de souveraineté sans autosuffisance, ni de stabilité sans une économie capable d’absorber les chocs extérieurs.

En tant que député indépendant, témoin quotidien de l’impact des crises économiques sur la vie des citoyens et sur leur pouvoir d’achat, je considère que le contexte actuel ne permet plus ni hésitation ni improvisation. Il requiert une équipe gouvernementale capable de gérer les grandes crises, dotée d’une vision économique claire et guidée par une logique de résultats plutôt que de promesses.

Construire aujourd’hui une économie tunisienne résiliente n’est pas un luxe politique, mais une nécessité existentielle dans un monde marqué par des crises énergétiques et alimentaires récurrentes. Le choix est clair : soit nous restons prisonniers des fluctuations extérieures, soit nous bâtissons une immunité interne fondée sur la production, l’autosuffisance, l’énergie nationale et la restauration de l’autorité de l’État dans la gestion de ses ressources et de ses richesses.

La véritable bataille de la Tunisie ne se joue pas sur des champs de guerre lointains, mais dans la capacité du pays à protéger son économie, sécuriser son alimentation, garantir son énergie et forger un citoyen imprégné de la culture du travail et de la production plutôt que de l’attente et de la consommation. C’est à ce prix seulement que se construisent la stabilité et le véritable bien-être du citoyen tunisien.

H.B.

(*) Député indépendant

N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.
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La Presse

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