Société Ellouhoum : Chronique d’un naufrage annoncé
Lorsqu’en 1961, on avait décidé de mettre en place un organisme régulateur pour, d’une part, assurer la fourniture des viandes rouges aux consommateurs et œuvrer à développer ce secteur, d’autre part, nul n’a pensé que les choses allaient tourner au cauchemar.
La Presse — N’eût été la visite du Chef de l’État qui a attendu que tous les éléments du dossier soient en sa possession pour intervenir, personne n’aurait soupçonné ce scandaleux délabrement (il est vrai dénoncé par la suite) qui a pour ainsi dire faussé toutes les prévisions et dévoilé à quel point la responsabilité est diluée dans une inconscience qui a détourné tout un organisme de ses objectifs.
On pourrait comprendre qu’un «boucher» qui égorge une bête sur le seuil de son point de vente soit tenté par le gain facile décide de choisir une agnelle pour sa journée de travail, mais que cela vienne de la part de ceux qui ont été chargés d’améliorer l’état du cheptel, cela est incompréhensible.
L’année dernière, à quelques jours avant l’Aïd al-Idha, la Société Ellouhoum, pilier public du marché de la viande dans le pays, s’est retrouvée au centre d’un scandale de gouvernance et de soupçons de corruption.
La mission de régulation du marché était en train de s’effondrer. Il lui fallait une restructuration qui réponde aux exigences de gouvernance moderne pour que les viandes rouges redeviennent à la portée des consommateurs tunisiens.
En tout état de cause, il semble que cette société s’est contentée de gérer le quotidien.
La Société Ellouhoum a dernièrement annoncé l’ouverture de nouveaux points de vente pour renforcer son expansion. Le ministre du Commerce a précisé que ces points de vente constituaient un mécanisme d’intervention de l’Etat pour renforcer la politique sociale et préserver le pouvoir d’achat du Tunisien et que le ministère travaille pour rétablir l’offre habituelle en matière de cheptel pour réguler les prix.
La création de points de vente est certes positive, mais n’a rien d’une réalisation à même de permettre à ladite société de voler de ses propres ailes.
Il lui fallait axer ses objectifs sur une production qui lui soit propre, par exemple en profitant des facilités de bénéficier de domaines de l’Etat où elle aurait pu produire par la mise en place d’élevages, d’opérations d’engraissement, de préparation de stratégies adaptées au marché national.
Ce qui est évident, c’est que les deux points culminants de cette stratégie doivent tenir compte de deux dates importantes : le Ramadan et l’Aïd el Kébir, qui enregistrent une hausse notable de la consommation. Rien n’a été fait à ce propos et le manque d’initiative a permis à la spéculation d’occuper le vide, tout en aggravant la situation par des actions ponctuelles et bien étudiées pour accaparer le secteur.
La société ne s’est pas engagée dans une voie qui lui aurait permis d’évoluer et de dépasser le stade de l’abatage et de la vente.
Une société privée de la place, spécialiste du domaine, abat, réfrigère ou congèle, emballe, transforme et forme une main-d’œuvre qualifiée qui lui a permis d’accaparer une bonne partie du marché.
Nous ne possédons pas les états financiers de cette société, mais une meilleure gouvernance aurait permis de réaliser des performances financières et surtout sanitaires.
Les images montrées lors de la visite du Chef de l’Etat en disent long sur le peu de cas que l’on a accordé à ce secteur.
Cette visite a confirmé ce qui a été constaté le 29 mai, 2025, lorsqu’une délégation parlementaire s’est rendue au siège de la société.
Les députés ont relevé des dysfonctionnements graves, évoquant des soupçons de malversations et de détournements dans la gestion des ventes à l’approche de l’Aïd.
Une députée a affirmé qu’elle détenait des vidéos, documents et témoignages accablants.
Elle a indiqué que ces éléments seraient transmis à la justice. Une enquête judiciaire a été semble-t-il ouverte par les autorités concernées.
Que s’est-il passé depuis et comment le dossier a-t-il été traité ?
On savait que quelque chose ne tournait pas rond. A la veille de la fête du sacrifice de l’année dernière, un berger, un jeune, nous l’avait dit.
Effectivement, pour gagner plus, les établissements de « mechouis » comme bon nombre de bouchers que l’on trouve au bord des routes et même ailleurs, qui tuent des brebis, seul moyen d’assurer la reproduction, d’enrichir le cheptel et de sortir de la crise.
Il n’y a pas beaucoup de personnes, souvent pressées, qui font la différence. Un pur sacrilège vis-à-vis des objectifs fixés et le fait de se retrouver au même point tous les ans à l’occasion de l’augmentation de la demande, devient compréhensible.
Ces agissements ont un double but. Tout d’abord, bloquer toute amélioration de la situation de notre cheptel.
Ensuite, la crise fait l’affaire de ceux qui n’attendent que la décision d’importer soit des bêtes vivantes soit de la viande surgelée ou congelée ou encore fixer ces prix prohibitifs que l’on enregistre sur le marché.
Indépendamment de cela, les installations abandonnées à leur sort, sont à la base de la mauvaise qualité des services.
Et l’on se trouve avec des produits pourris que l’on met quand même sur le marché, pour ne pas avoir à se justifier.
Inimaginable et incompréhensible, lorsqu’on pense que la vie d’un consommateur est en jeu, que des maladies menacent et pour lesquelles on mettra du temps pour découvrir les causes.
Ce scandale qui dénote une incompréhension totale de ce que représente un bien commun, remet en question le sens des responsabilités dans un milieu où l’appât du gain, l’appropriation de la chose publique est un agissement normal. Toujours cette impunité qui encourage ces malveillances !
Mais tant que la cruche va à l’eau, elle finira par se casser.
Et elle s’est cassée.
De visu, on a constaté les irrégularités, les infractions, qui datent depuis de longues années, les dysfonctionnements et les dépassements, l’absence d’hygiène, la présence de maladies, la prolifération des déchets, la détérioration des infrastructures, les méthodes d’abattage, la corruption dans chaque coin de l’établissement.
C’est énorme et innommable qu’une société créée pour s’occuper d’un secteur aussi important atteigne ce degré d’inconscience.
Et nous sommes surpris que notre cheptel s’amenuise, que les viandes rouges atteignent des sommets, que la spéculation bat son plein, que les lobbies n’attendent plus que la liquidation dont on s’ingénie à trouver la forme pour mettre ce secteur sous leur seul contrôle, alors que le consommateur est complètement perdu et ne sait plus à quel saint se vouer.
Une façon détournée de bloquer toute action tendant à assurer une relance de l’élevage et de la production pour espérer atteindre l’autosuffisance qui permet de protéger ce qui n’est autre que la souveraineté nationale.
Voilà encore un grand et brûlant dossier qui attend, non pas des commissions qui noieront le poisson dans l’eau, mais des décisions radicales.