On découvre un Younès Ferhi saisissant de sincérité et de crédibilité dans le rôle du père de famille dévoué et de l’artiste désenchanté.
Sawsan Maâlej est majestueuse en mère atteinte d’Alzheimer, explorant un registre inédit avec retenue et justesse.
Sans surjeu ni excès mélodramatique, elle donne chair à cette maladie dévastatrice qui touche d’innombrables foyers.
La Presse — Diffusée sur Al Watania 1 depuis le 11 Ramadan (28 février), «El Matbaa» (L’Imprimerie), écrite et réalisée par le cinéaste Mehdi Hmili, figure parmi les paris de la télévision nationale tunisienne. Cette année, celle-ci délaisse le traditionnel format des feuilletons de 30 épisodes pour miser sur des séries plus resserrées, limitées à dix épisodes chacune.
Aux allures d’un thriller social intime, la série suit Nejib, père dévoué et artiste peintre talentueux. Alors que son épouse est atteinte de la maladie d’Alzheimer et que son fils se retrouve mêlé à une affaire de chèques sans provision menaçant son avenir, Nejib se voit contraint de dévier de sa trajectoire morale pour sauver sa famille. Il devient faussaire de billets de banque.
La distribution réunit notamment Younès Ferhi, Sawsan Maâlej, Abdelhamid Bouchnak, Ghanem Zrelli, Maram Ben Aziza, Sabra Aouni, Yasmine Dimassi, ainsi que de jeunes talents comme Molka Aouij et Slim Baccar que le public a découvert dans Where the Wind Comes From d’Amel Guellaty.
Le premier épisode ne se précipite pas pour installer l’intrigue, à l’inverse de certaines narrations qui ont dominé ces dernières années où on fait vite d’annoncer la couleur pour capter l’attention. Ici, on prend le temps de poser les faits et de façonner les personnages, qui évoluent lentement, comme un plat qui mijote à feu doux, «salla salla», comme on dit chez nous. Le rythme est maîtrisé, mesuré sans être languissant. L’image, elle, est précise, avec une palette de couleurs feutrées, subtiles et discrètes, jamais tapageuses, à l’image d’une écriture qui privilégie la maturation, la pudeur dans le tragique, à l’effet immédiat.
On y découvre un Younes Ferhi saisissant de sincérité et de crédibilité dans le rôle du père de famille dévoué et de l’artiste désenchanté. Sawsan Maâlej est majestueuse en mère atteinte d’Alzheimer, explorant un registre inédit avec retenue et justesse.
Sans surjeu ni excès mélodramatique, elle donne chair à cette maladie dévastatrice qui touche d’innombrables foyers. Autour d’eux gravite une petite famille composée d’une fille influenceuse et un fils marié, père d’une fillette (interprétée avec un naturel remarquable par une toute jeune comédienne.)
Hmili pose sur la famille un regard empreint de tendresse. Il la représente autrement, loin des schémas accusateurs ou moralisateurs. Ses membres, malgré leurs erreurs et leurs fragilités, font preuve d’indulgence et de compassion les uns envers les autres. On découvre ainsi un père doux et attentionné, qui veille sur son épouse malade et protège ses enfants avec une délicatesse rare à l’écran.
Le réalisateur nous rappelle que l’essentiel réside dans ces liens familiaux, aussi ténus soient-ils. Dans cette fragilité insoutenable de l’être, dans ces instants de partage, si simples en apparence, mais chargés d’une profondeur infinie.
On assiste notamment à la scène touchante d’un couple de vieux amoureux : une danse entre le père et la mère, moment suspendu qui arrache celle-ci, l’espace d’un instant, aux profondeurs de l’oubli. Leur fille observe, émue, cette parenthèse fragile où l’amour semble triompher de la maladie.
La séquence évoque, par sa délicatesse et sa mélancolie, la magnifique scène de danse entre Christopher Walken et Nathalie Baye dans «Catch Me If You Can» de Steven Spielberg, un film qui raconte d’ailleurs l’histoire d’un jeune homme devenu l’un des plus célèbres faussaires des années 1960.
Pas de dialogues futiles dans «El Matbaa», la série s’autorise des plans silencieux pour traduire un état d’être, une bascule intérieure, une transition. Ces respirations sans paroles nous offrent au passage un Tunis nocturne, apaisé, presque suspendu dans le temps.
Nejib, qui a passé toute sa vie à travailler dans une imprimerie aujourd’hui sur le point de fermer ses portes, se retrouve en outre floué par un ancien ami galeriste, lequel ne lui reverse pas les revenus issus de la vente de ses tableaux.
Pour arracher son fils à la prison, il est prêt à prendre tous les risques, quitte à tenir tête à un sinistre malfaiteur derrière les malheurs qui accablent le jeune homme. Un rôle incarné par Abdelhamid Bouchnak, pour l’instant, peu convaincant dans ce registre sombre.
Par désespoir, le père de famille choisit de se lancer dans la contrefaçon de billets de banque, « provisoirement », précise-t-il à sa future partenaire. Celle-ci, jeune femme de la génération Z, libre et affranchie, falsifie déjà des passeports et d’autres documents afin d’aider des migrants en situation irrégulière. Des accents de «Breaking Bad» commencent à se faire entendre. Mention spéciale pour la chanson du générique. A suivre…

