« 36 femmes dans une valise », roman graphique de Brigitte-Haydée Coscas et Saena Delacroix-Sadighiyan : 36 fragments d’un homme
Avec « 36 femmes dans une valise », la réalisatrice et romancière Brigitte-Haydée Coscas et la chercheuse et calligraphe Saena Delacroix-Sadighiyan signent un roman graphique ambitieux, qui puise dans des archives familiales historiques.
Une réflexion féministe et engagée est alors mise en lumière et émane de données réelles : une valise retrouvée, contenant près de 500 lettres d’amour, échangées avec le docteur feu Roger Nataf, ophtalmologue tunisien reconnu pour ses travaux contre le trachome au XXe siècle.
La Presse — Le récit est porteur de transmission et de sauvegarde de la mémoire collective. A la mort de son père, Gloria découvre cette correspondance amoureuse curieuse, troublante et sulfureuse avec : trente-six femmes, trente-six voix, révélant la vie intime d’un homme admiré pour son génie scientifique et redouté. Quarante ans plus tard, sa petite-fille Prune hérite à son tour de la valise. Ensemble, elles lisent, commentent et interrogent ces lettres à la lumière des débats contemporains sur le consentement, la domination et le patriarcat.
L’ouvrage s’ouvre sur “Peau de Chien”, nom d’emprunt, premier grand amour du professeur Roger Nataf. Ses 146 lettres, écrites dans les années 1930, constituent un journal de passion brûlante, où se mêlent désir, dépendance affective et rapports de force. A travers cette correspondance libertine, c’est toute une époque qui se dessine au fil des pages écrites : celle du Paris de l’entre-deux-guerres, traversé par les tensions politiques, et celle de Tunis sous Protectorat français, pays autrefois colonisé. Juif tunisien étudiant en France, Roger Nataf suscite fascination et peur : ses amantes, souvent issues d’un milieu conservateur, oscillent entre soumission et soif d’exaltation de liberté, ressentie au gré de leurs activités épistolaires.
Mais « 36 femmes dans une valise » ne se limite pas à l’étalage d’archives sulfureux et personnelles seulement. Le livre pose une question centrale : comment préserver l’héritage d’un homme à la fois visionnaire et craint ? Gloria et Prune incarnent ce tiraillement. L’une porte des secrets enfouis, l’autre confronte ces révélations à sa propre vie amoureuse et à sa pensée féministe. Leur dialogue crée un pont entre 1930 et aujourd’hui, entre mémoire intime et l’éveil d’une conscience politique.
Le choix du roman graphique renforce leur lien : les extraits de lettres, parfois reproduits dans leur graphie originale, font visuellement surface : noir et blanc pour le Paris des années 30, couleurs vives pour Tunis. Les graphiques alternent entre archives, scènes reconstituées et commentaires contemporains, créant une œuvre hybride, à la fois documentaire, introspective et analytique.
Né d’une collaboration transgénérationnelle, le projet s’appuie sur le témoignage de Gisèle Coscas, fille de Roger, dont la parole donne vie au personnage de Gloria. Le processus s’inscrit ainsi dans une démarche d’exorcisme autant que de création : transformer une mémoire familiale marquée par l’emprise et le patriarcat en récit choral où les voix féminines prennent place.
En libérant la parole des femmes restées longtemps enfermées dans une véritable valise, le roman graphique « 36 femmes dans une valise » interroge les mécanismes de fascination et de domination au XXe siècle, tout en les resituant dans notre actualité contemporaine et dans les différentes réflexions autour de l’amour, du pouvoir, de la transmission, de la place des femmes et du patriarcat ambiant. Une fresque dense et troublante, où l’intime devient collectif.
Lauréate de la résidence de la Villa Salammbô en 2026, Saena Delacroix-Sadighiyan développe le travail calligraphique de son prochain roman graphique «36 femmes dans une valise», coécrit avec Brigitte Coscas. Le projet explore la mémoire des femmes, l’héritage, la transmission et les liens entre pouvoir, violence et amour, à travers le dialogue entre texte, image et écriture.
Durant la résidence, elle réalisera une dizaine de planches calligraphiques mêlant calligraphie traditionnelle et recherches contemporaines, en expérimentant encres, pigments et matières issus de l’environnement local. Ces calligraphies ne seront pas de simples ornements graphiques, mais de véritables éléments narratifs, conçus comme une traduction sensible des émotions et des tensions du scénario.
La résidence est suivie de rencontres avec des artistes, des associations de femmes et des publics scolaires (notamment des classes d’enfants malentendants), autour de « l’écriture et de la calligraphie comme outils de mémoire, de liberté et de création ». Brigitte Coscas accompagne ce travail avec un regard curatorial sur les archives épistolaires structurant le roman graphique afin de garder trace du geste, du temps et de la fabrication des planches.
Toujours sous l’égide de l’Institut français de Tunisie et sur place, une masterclass exceptionnelle est prévue pour le 6 mars 2026, à partir de 20h30, avec Sanae Delacroix – Sadighiyan intitulée «Tracer l’exil, écrire l’identité – Quand la calligraphie rencontre la bande dessinée», animée par Farah Sayem.