Mes Humeurs : Duras ou l’écriture comme vertige
La Presse — Il y a trente ans ( 3 février), Marguerite Duras, figure majeure de la littérature française et mondiale de la seconde moitié du 20e siècle, tira sa révérence. Les médias (principalement littéraires) y vont de leurs hommages et autres témoignages d’admiration. Réalisatrice et militante engagée, Duras a marqué son époque par la diversité et la modernité d’une œuvre qui a bousculé les codes. Encensée par la critique, elle a rencontré le grand public avec un récit autobiographique : «L’Amant», prix Goncourt 1984 dont Jean-Jacques Annaud tira un film éponyme (1992). Parmi ses millions de lecteurs, j’étais toujours fasciné par la musicalité de ses phrases, sa voix circule encore dans l’air des livres, dans ce murmure obstiné qui traverse ses textes.
Duras n’écrivait pas comme on raconte une histoire ; elle écrivait comme on cherche une vérité. Ses phrases étaient courtes, épurées, souvent brisées, parfois suspendues au bord du silence. Elles avançaient dans la nuit des sentiments, là où les mots deviennent fragiles et nécessaires à la fois. Chez elle, la littérature n’était pas un ornement : c’était une expérience.
Dans ses ouvrages, elle parlait de ses amours, qui ne sont jamais tranquilles ; chez elle, l’amour est vertige, désir et absence. De «Moderato Cantabile » à « L’Amant », de « Hiroshima mon amour» à « India Song », la passion durassienne est toujours traversée par la mémoire et par l’oubli, par le temps qui passe et transforme les êtres.
Le temps aussi est l’un des personnages récurrents de son œuvre, il efface, il trouble, il reconstruit. Les souvenirs chez Duras ne sont jamais fixes : ils se déplacent, se recomposent, deviennent presque des mirages. L’enfance en Indochine, les paysages brûlants du Mékong, les maisons blanches, la chaleur et la pauvreté — tout cela revient comme un rêve persistant qui irrigue son imaginaire.
Mon livre préféré reste « Un barrage contre le Pacifique -1950 »), une autobiographie qui raconte la misère de sa famille, sa mère qui lutte contre un barrage à construire et contre la bureaucratie coloniale dans l’Indochine des années 1920.
Duras n’était pas seulement une romancière. Elle fut cinéaste et occupait une place importante dans le paysage intellectuel et politique ( grand lecteur, le président François Mitterrand était l’un de ses admirateurs). Souvent tranchante, parfois dérangeante, elle parlait avec la même liberté qu’elle écrivait, refusant les prudences et les compromis. Cette parole, qu’on aimait ou qu’on contestait, participait d’un même geste : dire ce que l’on ressent et dire ce que l’on croit vrai.
Trente ans après sa disparition, Marguerite Duras demeure une figure inclassable. Elle n’appartient ni tout à fait au roman, ni tout à fait au cinéma, ni même à une école littéraire précise. Elle appartient à cette famille d’écrivains qui inventent leur propre territoire.
Elle disait que l’écriture est une solitude. Mais certaines solitudes finissent par devenir des compagnies durables. La sienne continue de marcher à nos côtés.