Le fret aérien, un levier stratégique encore sous-exploité par la Tunisie
Le fret aérien pourrait être, pour la Tunisie, un levier potentiel de résilience économique, plutôt qu’une simple activité de transport complémentaire. Toutefois, des contraintes infrastructurelles et organisationnelles ont fait que ce secteur demeure encore sous-exploité, indique une analyse récemment, publiée par l’Association des économistes tunisiens (ASECTU).
La note intitulée « Révéler la puissance du fret aérien : un levier stratégique de résilience, de compétitivité et d’intégration africaine » et élaborée par les économistes Yamina Jlaiel et Hanene Ben Ouada Jamoussi, souligne que « l’économie tunisienne se trouve aujourd’hui confrontée à un paradoxe structurel de plus en plus manifeste : Alors que son insertion dans les chaînes de valeur mondiales constitue une condition essentielle de sa compétitivité, de sa croissance et de sa résilience face aux chocs externes, l’un de ses principaux vecteurs de performance économique – la logistique, et plus spécifiquement la logistique aérienne – demeure insuffisamment développé et valorisé ».
« Cette situation crée un décalage persistant entre le potentiel géostratégique du pays et sa capacité effective à capter, transformer et sécuriser des flux à forte valeur ajoutée. Ce désalignement apparaît d’autant plus préoccupant dans un contexte international marqué par une transformation profonde des règles du commerce mondial. La rapidité des échanges, la fiabilité des chaînes d’approvisionnement et la capacité à absorber des perturbations exogènes sont désormais des déterminants centraux de la compétitivité des économies ouvertes.
Dans ce cadre, chaque retard logistique, chaque rupture de chaîne ou chaque perte de fiabilité peut se traduire par une érosion durable des parts de marché, une baisse de l’attractivité pour l’investissement productif et un affaiblissement du positionnement international » lit-on encore dans cette analyse.
D’après l’ASECTU, l’analyse de la trajectoire du transport aérien tunisien met en évidence une origine largement historique de cette situation. Le développement du secteur a été principalement structuré autour d’un objectif dominant : le soutien au tourisme de masse. Cette orientation, cohérente avec les priorités économiques d’une période donnée, a conduit à une conception des infrastructures, des services et des investissements, largement centrée sur le trafic passager. Dans ce cadre, le fret aérien a longtemps été considéré comme une activité complémentaire, accessoire, sans faire l’objet d’une planification spécifique ni d’une stratégie dédiée.
« Cette trajectoire a eu pour effet de limiter l’émergence d’un véritable écosystème cargo intégré. Les infrastructures aéroportuaires, les procédures opérationnelles, les modèles économiques des opérateurs et les mécanismes de coordination ont été conçus prioritairement pour répondre aux besoins de la mobilité des personnes, reléguant la logistique aérienne à un rôle secondaire. À mesure que les chaînes de valeur mondiales se sont complexifiées et que la valeur s’est déplacée vers des segments nécessitant rapidité, fiabilité et traçabilité, ce décalage s’est progressivement creusé ».
Le fret aérien, secteur résistant aux chocs majeurs avec une capacité de rebond rapide
Cependant, bien que le fret aérien ne représente qu’une part marginale des volumes commerciaux échangés de la Tunisie, il concentre une part significative de la valeur des flux commerciaux. Il concentre, en effet, une forte valeur ajoutée, soutenant les exportations stratégiques, la fiabilité des chaînes d’approvisionnement et l’emploi, dans une relation étroite et dynamique avec la croissance économique.
Ce secteur présente, par ailleurs, une capacité de résilience nettement supérieure à celle d’autres segments du transport. L’analyse économétrique couvrant la période 1990–2021 montre que le fret aérien est le mode de transport le plus résistant aux chocs majeurs, avec une capacité de rebond rapide, contrairement au transport de passagers, plus vulnérable.
Ainsi, dans un contexte de recomposition des chaînes de valeur mondiales et de concurrence logistique accrue, le fret aérien peut constituer pour la Tunisie un atout majeur en matière de résilience économique, de compétitivité externe et d’intégration régionale.
Les facteurs qui limitent aujourd’hui la pleine valorisation de ce potentiel, ne relèvent ni d’un déficit de demande ni d’un manque d’atouts géographiques ou économiques, mais d’un ensemble de déterminants infrastructurels, organisationnels, institutionnels et territoriaux. Ces freins sont essentiellement liés aux infrastructures, à l’organisation des acteurs, à la digitalisation et à l’absence d’une vision stratégique intégrée.
D’après la note, le développement du fret aérien passe par la spécialisation fonctionnelle des plateformes aéroportuaires, l’évolution vers des modèles cargo hybrides et une meilleure intégration aux dynamiques panafricaines, afin d’en faire un levier transversal du Plan de Développement 2026-2030. L’élaboration du Plan de Développement 2026-2030 constitue, à cet égard, une fenêtre analytique privilégiée pour examiner ce levier, sans remettre en cause les équilibres globaux du modèle de développement. L’enjeu n’est pas de substituer une politique sectorielle à une autre, mais d’évaluer dans quelle mesure le fret aérien peut renforcer la cohérence et l’efficacité des orientations existantes.