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Culture

On nous écrit – Le cinéma tunisien, hier et aujourd’hui – La mort trouble de Férid Boughedir et Claude D’Anna (1969) : Lumière dans la nuit : l’étrange fascinant de La Mort Trouble !

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  • 8 mars 19:15
  • 6 min de lecture
On nous écrit – Le cinéma tunisien, hier et aujourd’hui – La mort trouble de Férid Boughedir et Claude D’Anna (1969) : Lumière dans la nuit : l’étrange fascinant de La Mort Trouble !

Dans le clair-obscur du cinéma tunisien, certaines figures demeurent gravées dans la mémoire, comme des éclats de lumière traversant la nuit.

Dans La Mort Trouble, réalisé par Férid Boughedir et Claude D’Anna, Ali Ben Ayed occupe l’écran avec une présence imposante, comme un axe autour duquel le film entier semble tourner. Par la force hypnotique de son regard, il transforme la manipulation en un langage cinématographique subtil. Sa posture cristallise une tension permanente et suscite une fascination presque inquiétante.

Pendant longtemps, La Mort Trouble fut considéré comme un film perdu. Rare et expérimental, il a rencontré un certain succès en France, mais est resté quasi inconnu en Tunisie, malgré sa coproduction tunisienne par la Cotudic. Aujourd’hui, il s’impose comme une œuvre essentielle pour comprendre le cinéma de la fin des années 1960, ce moment où avant-garde et tourment intérieur se rencontrent.

Le film raconte l’histoire de trois nièces qui empoisonnent leur oncle, croyant ainsi accéder à une forme d’émancipation. En vain. L’autorité se déplace, s’incarne sous des formes plus insidieuses. Sur une île méditerranéenne isolée, le trio bascule dans un monde où les règles sociales s’effacent et où les repères deviennent malléables.

Leur domestique prend le pouvoir, imposant une emprise terrifiante. Entre transgression et audace, La Mort Trouble scrute l’obsession de suprématie et l’étrangeté des comportements humains poussés à l’excès. Hiérarchie et manoeuvres se mêlent dans un ballet cruel qui mène inexorablement à la folie.

On peut rapprocher ce film d’œuvres marquantes ultérieures telles que Parasite (Bong Joon-ho, 2019), La Grande Bouffe (Marco Ferreri, 1973), Funny Games (Michael Haneke, 1997) ou Salò ou les 120 Journées de Sodome (Pier Paolo Pasolini, 1975) : des films qui, chacun à leur manière, déstabilisent et sondent la sensibilité humaine. Férid Boughedir et Claude D’Anna se sont rencontrés sur les bancs de l’école à Tunis, bien avant de collaborer à ce film.

Leur amitié s’est nourrie d’une époque en pleine effervescence : post-colonialisme en Tunisie, événements de Mai 68, études à Paris, ouverture sur le monde, passion pour le cinéma, et intérêt pour la peinture, le théâtre, la philosophie et la psychanalyse.

La Mort Trouble est l’œuvre d’une jeunesse qui veut tout montrer et qui en ressort vibrante, pleine d’ardeur et de liberté.

Le film questionne les cadres établis et plonge au cœur des doutes existentiels. Son trouble reflète celui d’une époque où les certitudes s’effritent. Les réalisateurs livrent un long-métrage qui s’éloigne de la narration classique et des logiques rassurantes.

Le film se déploie à travers des séquences quasi surréalistes, empreintes de théâtralité et de symbolisme.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, toutes les scènes ont été tournées en une seule prise, contraintes par le temps et les moyens limités. 

Cette originalité dans la mise en scène et la liberté créative s’est également reflétée dans le processus de recrutement des actrices, qui s’est avéré particulièrement ardu.

Selon Pete Tombs, Jean Rollin a apporté une aide précieuse aux deux cinéastes, notamment en recommandant Ursule Pauly. Pour compléter le casting, le binôme a eu recours à une méthode singulière : à l’époque, le magazine Cinémonde publiait de petites annonces au verso, et les réalisateurs y ont glissé un appel pour recruter des actrices intéressées par un tournage en Tunisie. De nombreuses candidatures ont afflué.

Leur « bureau » se résumait à une chambre minuscule, avec deux bureaux et un téléphone en jouet, acheté au marché et relié à un fil sous la porte, mais sans aucune connexion réelle.

Lors des auditions, ils simulaient des conversations avec des producteurs imaginaires, donnant l’illusion d’un financement sérieux. Ils ont finalement recruté deux jeunes femmes qui, par la suite, n’ont jamais repris le chemin du cinéma, laissant derrière elles un souvenir fugace mais indélébile dans l’histoire de ce film.

Au-delà de ces coulisses insolites, La Mort Trouble se déploie comme une expérience cinématographique singulière. 

Le film s’inscrit dans la lignée du cinéma de la subjectivité. Inspiré par les réflexions de Merleau-Ponty, le cinéma de Boughedir et d’Anna explore comment le regard intérieur façonne la réalité vécue. Le monde se plie aux états intérieurs des personnages.

Ce qui pourrait sembler “normal” devient subtilement décalé, remis en question par un esprit en crise. L’île fonctionne comme un microcosme. Elle révèle un enfermement mental, une bourgeoisie attachée aux apparences et une difficulté à rompre avec les héritages du passé. Coupés du continent et privés de communication, les personnages se retrouvent dans un huis clos qui modifie progressivement leurs relations, laissant émerger l’absurde et la violence.

La mort, omniprésente, devient une présence diffuse, une interrogation sur l’existence et la condition humaine. Elle est la fin d’un état du monde. La mort est un concept, pas un événement. Le film traite la mort comme une absence, un silence.

La provocation du film s’attaque aux piliers symboliques de la société : le respect des morts, la religion, la morale familiale et l’ordre social. En bouleversant ces repères, le film met en lumière la précarité des fondations qui régissent nos vies et expose l’intensité de la subversion.

Dans ce film, nous vivons d’abord les situations avant de les comprendre ou de les analyser. La chaleur, la présence du cadavre et l’attente interminable façonnent les réactions des personnages avant même toute considération éthique.

Les personnages expriment leurs émotions par leurs gestes et sensations. Le film montre ainsi comment l’expérience sensible peut précéder et parfois court-circuiter la raison.

Dans La Mort Trouble, le cadavre symbolise un ordre révolu, autour duquel surgit une figure masculine révélant agressivité et faiblesse. Privés de cadre, les personnages laissent affleurer domination et désir, rappelant la « horde originelle » freudienne.

Le film déconstruit la puissance masculine : ce qui semblait fort devient vulnérable, et le corps révèle à la fois les pulsions humaines et l’instabilité des structures sociales.

La Mort Trouble est ainsi une œuvre totale : radicale dans sa forme, ambitieuse dans sa pensée, hallucinatoire dans son langage et poétique dans son approche de la perception et de la mort.

Rare et oubliée, elle demeure un jalon essentiel pour comprendre les potentialités extrêmes du cinéma. Elle fait trembler le monde sous nos yeux, nous obligeant à repenser notre rapport au réel, à la conscience, à la fragilité humaine et à la beauté du trouble.

Fadoua Medallel Cinéphile tunisienne

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Auteur

La Presse

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