gradient blue
gradient blue
A la une Société

Céréaliculture en crise, la recherche agronomique confirme : La solution est dans la graine

Avatar photo
  • 9 mars 19:30
  • 8 min de lecture
Céréaliculture en crise, la recherche agronomique confirme : La solution est dans la graine

Aucun céréaliculteur ne dément que la campagne des semis 2025-2026 avait démarré en demi-teinte, trébuchant sur des difficultés d’accès aux semences de blé et d’autres engrais fertilisants nécessaires à l’alimentation des plants et des sols.

Ce dysfonctionnement au niveau de l’approvisionnement en ces matières premières agricoles a dû fortement impacter l’état d’avancement de la saison. Une évaluation à mi-parcours.

La Presse — Face à ce manque inquiétant de semences, nos agriculteurs, insatisfaits, avaient brisé le silence et protesté contre la passivité des autorités en place, demandant, ainsi, une intervention à temps.

Car, pour un secteur céréalier tributaire du climat et d’un package cultural précis et savamment dosé, tout doit se faire dans la dentelle. Avec, bien évidemment, des apports substantiels épisodiques fournis en quotas définis pour une croissance naturelle des semences. Mais, dès le début de la saison, tout montrait que les préparatifs, officiellement, engagés n’étaient pas à la hauteur des attentes et que le stock de semences et d’engrais n’allait guère satisfaire les demandes accrues.

Un cumul de retard accusé !

Les estimations du ministère de tutelle étaient loin du compte, on ne s’y trompe pas. Et seulement nombre d’agriculteurs qui ont eu, d’ailleurs, la chance d’avoir leur quota de semences. Beaucoup d’autres ont du mal à s’en approvisionner dans les délais. Bref, tout accusa un retard cumulé, laissant, ainsi, nombre de régions dans l’expectative. Ceci étant, la pénurie est ressentie, presque, partout. Ce qui avait altéré le cours normal de la campagne céréalière et pesé même sur le cycle de croissance de la plante. Car, ce qui a été mis à la disposition des exploitants, en termes de semences et d’engrais (DAP, ammonitrates…), ne va couvrir que 350 mille hectares ou presque, sur une superficie globale d’un million d’hectares. Le reste risque de ne pas être emblavé. 

Et jusqu’à la fin des semailles, en décembre dernier, on n’a vu rien venir. Or, cet état de non-réaction apparait comme une fuite en avant. Cependant, le ministère de l’Agriculture, ainsi que l’Office des céréales sont toujours aux abonnés absents ! Aucune réaction n’a été observée à cet égard. On nous bourre le crâne de propos en porte-à-faux pour nous bercer d’illusions et faire de l’autosuffisance en blé dur un objectif figé. «Nos décideurs agissent à contresens, sans stratégie ni vision des choses. Pour un pays agricole, comme le nôtre, le céréaliculteur doit avoir un rôle de premier plan dans la définition des orientations générales du secteur», reproche un agriculteur du nord-ouest. Celui-ci n’était pas, d’ailleurs, le seul à avoir peiné pour avoir uniquement la moitié des quantités de semences dont il a besoin. Ses collègues n’ont pas eu, non plus, gain de cause.

Opter pour de nouvelles variétés

Volet qualité et rentabilité, il s’agit d’une question de choix des variétés. Et c’est bien là que le bât blesse. Nos semences, dites autochtones, telles que «Karim», «Razzek», «Khiar», «Chili», et bien d’autres, n’ont jamais été d’origine tunisienne. Très anciennes, elles ne sont plus rentables et encore moins performantes. «En quelque sorte, ces variétés déjà améliorées, issues d’une composante génétiquement croisée, ne répondent plus à nos besoins d’aujourd’hui, en termes de production, de productivité et encore moins au niveau de la qualité souhaitée. D’où il était question d’opter pour l’obtention de nouvelles variétés mieux adaptées au contexte cultural actuel», explique, sur une chaine privée, Pr Walid Hamada, chercheur à l’Inat en biotechnologie végétale et protection des plantes et spécialisé dans le domaine des céréales principalement le blé. Fin connaisseur du secteur, l’homme sait de quoi il parle.

En fait, ce problème variétal est d’autant plus vieux que le débat remonte à 40 ans en arrière, lorsqu’une trentaine de chercheurs scientifiques maghrébins et tunisiens, dont Abderrazak Daâloul, ex-secrétaire d’Etat au ministère de tutelle, ont confirmé, en 1986, que les semences précitées ont perdu de leur fertilité, et qu’il aurait dû les remplacer pour gagner en productivité. Sur ce plan, révèle Pr Hamda, l’Inat a beaucoup travaillé, afin d’obtenir de nouvelles variétés, mais ce processus de recherche prend assez de temps, soit au moins dix ans. Et d’ajouter que l’Italie est un pays pionnier dans ce domaine, ayant à son actif une expérience séculaire. «Et pour cause ! On a également des partenariats de recherche avec des universités italiennes, dans le but de trouver des solutions innovantes, à même de générer d’autres variétés de bonne qualité, prolifiques et plus résilientes aux aléas du climat», renchérit-il, indiquant, ici, la portée de la coopération fructueuse établie, depuis 2005, avec PSB- Bologne, un obtenteur leader en matière de blé dur.  En vertu de quoi, affirme Hamada, il a été convenu d’adopter «Saragolla» et «Iride», deux variétés qui ont déjà porté leurs fruits.

Pour passer à l’action, «il a fallu booster un partenariat public-privé pour introduire ces deux variétés et les inscrire au catalogue variétal officiel. Ceci étant, suite à la visite, en juillet 2007, en Italie, d’une délégation d’experts et d’agriculteurs, dans le cadre d’un projet pilote, mené par le groupement des céréaliculteurs de Béja sous le commandement de son président feu général Youssef Baraket, avec le concours du ministère de tutelle, en guise d’appui aux efforts de l’Etat visant à atteindre l’autosuffisance en blé dur. Condition sine qua non pour la sécurité alimentaire», rappelle Abdelmonôm Khelifi, agriculteur-promoteur de cette initiative.

Séparer le bon grain de l’ivraie

Testées dans sept gouvernorats du nord-ouest tunisien, ces variétés, fort prisées, ont fait leurs preuves: «En régime pluvial ou en irrigué, elles ont donné des résultats probants, rapportant jusqu’à plus de 70 quintaux/ha. Soit des quantités de blé record à haute qualité boulangère », estime M. Khelifi. En témoignent les exploitants qui l’ont déjà expérimentée dans leurs parcelles. Surtout qu’un bon nombre d’agriculteurs du nord-ouest en redemandent et voudraient, chaque année, s’en approvisionner. En blé dur, le choix d’une variété n’est nullement arbitraire. A n’en point douter. Il est judicieux de séparer le bon grain de l’ivraie. 

Quant à nos autres variétés, elles produisent aux alentours de 15 quintaux par ha en moyenne, soit une production jugée assez faible et loin de satisfaire le un tiers des besoins nationaux en blé dur. En ces temps de changement climatique et de stress hydrique, on aurait dû s’investir dans des solutions agricoles innovantes. «La recherche scientifique et appliquée devrait aller de pair pour obtenir de nouvelles variétés du blé dur en mesure de relever les défis environnementaux, climatiques et économiques. D’ailleurs, l’actuel partenariat avec PSB- Italie puise dans une étroite corrélation entre la recherche scientifique et appliquée, dans l’objectif de créer des variétés de blé qui soient productives, mieux adaptées aux aléas du climat et résistantes aux effets de la sécheresse», insiste M. Khelifi.

Certes, les solutions existent: «Si ces deux variétés précitées sont déjà trop sollicitées, pourquoi, alors, n’en importe-t-on pas de grandes quantités, afin de répondre à la demande? Cela vaut mieux que d’importer, chaque année, l’équivalent de 3 mille milliards de blé de consommation pour couvrir, à peine, la moitié de nos besoins. Ce qui permettrait de renforcer nos réserves en devises et nous faire gagner autant de fonds censés renflouer les caisses de l’Etat», ainsi suggère-t-il, dans l’optique de servir aussi bien l’intérêt de l’Etat que celui de l’agriculteur. Soit un choix gagnant-gagnant.

En d’autres termes, ce modèle de gestion serait de nature à barrer la route aux spéculateurs et cartels du blé qui continuent à mettre la main sur l’ensemble du secteur et les circuits de commercialisation y liés. Notre sécurité alimentaire est, sans conteste, prioritaire. On ne badine pas avec notre pain !

Avatar photo
Auteur

Kamel FERCHICHI

You cannot copy content of this page