La trilogie de Nacer Khemir à la Cinémathèque : Le troubadour du désert
En contre-pied du réalisme qu’on retrouve dans la quasi majorité des films tunisiens, ceux de Nacer Khemir nous renvoient à une époque où l’espace et le temps sont indéterminés et font l’éloge de la culture arabo-musulmane.
La Presse — Tourné vers le conte, dont il est un illustre conteur, et le désert, l’œuvre de Nacer Khemir, notamment sa trilogie : « Les baliseurs du désert » (1984), « Le collier perdu de la colombe » (1990) et « Bab’Aziz, le prince qui contemplait son âme » (2003), est programmé à la Cinémathèque tunisienne en ce mois de Ramadan.
En contre-pied du réalisme qu’on retrouve dans la quasi majorité des films tunisiens, ceux de Nacer Khemir nous renvoient à une époque où l’espace et le temps sont indéterminés et font l’éloge de la culture arabo-musulmane.
Cinéaste exceptionnel en Tunisie, à la fois conteur, peintre et romancier, il se sert de son imaginaire et non de la réalité telle que nous la vivons, pour créer son propre univers cinématographique. Un univers contemplatif où le merveilleux des images se dispute avec la poésie des dialogues. Retour sur des films qui ont marqué le cinéma tunisien, et ce, à l’occasion de leur projection à la Cinémathèque dans le cadre de la « Trilogie du désert ».
Son premier long métrage « Les Baliseurs du désert » donne le ton de sa trilogie. C’est une méditation sur la grandeur perdue de la civilisation arabo-musulmane qui rayonnait autrefois à Grenade, Cordoue et Séville (Espagne). Le film tente de revaloriser ce passé glorieux à travers un jeune instituteur qui débarque dans un village perdu du sud inondé de sable mais où il n’y a pas d’école, juste une haute forteresse.
Soudain apparaissent les Baliseurs, des hommes égarés dans ce monde irréel, fruit de l’imaginaire du cinéaste. Poursuivant son rêve de restituer à la culture arabo-musulmane sa grandeur passée notamment l’Andalousie du onzième siècle, Nacer Khemir s’intéresse cette fois-ci dans « Le collier perdu de la Colombe » à la poésie et la calligraphie.
Le personnage central du film est un jeune homme qui étudie la poésie à la mosquée de Cordoue et apprend en même temps l’art de la calligraphie auprès d’un grand maître. Il entreprend un voyage périlleux pour retrouver les dernières pages d’un manuscrit détruit dans un incendie. La valeur du manuscrit est inestimable dans la mesure où il renferme les secrets de l’amour.
Dans « Bab’Aziz, le prince qui contemplait son âme », le désert comme décor intemporel où se déroule l’action, les costumes créés spécialement pour le film et qui nous renvoient à ceux des miniatures persanes, les plans larges et les mouvements de caméra lents accentuent le côté méditatif du film. Un jeune chanteur, un vieil homme aveugle et une petite fille entreprennent une errance dans le vaste désert pour se rendre à une réunion soufie qui a lieu tous les trente ans. Mais pour trouver cet endroit secret, il faut « écouter le silence infini du désert avec son cœur ».
Ses films atypiques sont des tentatives pour rétablir le vrai visage de l’islam tolérant.
Tiré d’un des plus fabuleux contes de Nacer Khemir, le film nous transporte parmi les djinns et leurs visions. Les frontières entre la réalité et l’illusion disparaissent. Nous voilà ouvertes les portes d’un royaume fermé, d’un monde ancien. Nous découvrons un monde loin de l’esprit matérialiste étriqué, un paradis caché où cohabitent cultures, religions, dans lequel nous invite Nacer Khemir le conteur.
Mais cet Age d’or, ce «collier perdu», depuis longtemps oublié, fera place aux ténèbres, écrasé par les hordes fanatiques. Ce film se passerait dans l’Andalousie musulmane du 11e siècle. Pourtant, il ne s’agit pas ici de reconstituer un temps et un lieu donnés en Andalousie mais plutôt de capter dans la mémoire le reflet d’un jardin oublié.
L’Anda-lousie, pourquoi? Parce que terre de rencontre de plusieurs cultures, dialogue vivant des religions et des peuples dont les traces se déchiffrent encore à travers textes, musiques, jardins, de l’Atlantique à la mer de Corail. Parce que lieu géométrique de l’amour et image de l’autre, multiple et sublimé. Non pas «une histoire d’amour en Andalousie» mais l’Andalousie comme essence même de l’amour à travers ses parfums, ses poèmes et ses jardins.
Puis désir de paix, si difficile à protéger des barbaries et des fanatismes destructeurs. Enfin, lente dérive de deux jeunes gens nés de l’amour dans un monde déjà voué au massacre et leur aspiration à des, comme le disait Berque: «Andalousiestou-jours recommencées dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l’inlassable espérance».