Rencontre-débat de l’ATMEDIA : Intelligence artificielle et journalisme, menace ou levier ?
L’Association tunisienne des médias et de l’intelligence artificielle (Atmedia) a organisé le 6 mars dans un hôtel de la place une rencontre autour des enjeux de l’IA dans le domaine médiatique et des problématiques éthiques de son usage. Un public nombreux a répondu présent à ce rendez-vous qui discutait de la situation actuelle du journalisme et de son avenir.
La Presse — Dans son mot d’ouverture, la présidente de l’Atmedia, Dr Souhir Lahiani, a rappelé que le but essentiel de cette association récemment créée est une réflexion collective et un accompagnement des journalistes face aux mutations numériques du paysage médiatique.
La rencontre a été modérée par Mme Rabeb Aloui, vice-présidente de l’Atmedia. Au panel étaient présents le président du Conseil de presse M. Manoubi Marrouki, Mme Jihen Louati, membre du bureau exécutif du Syndicat national des journalistes tunisiens (Snjt), M. Taieb Zahar, président de la Fédération tunisienne des directeurs de journaux (Ftdj), M. Kamel Rezgui, expert en droit numérique, et M. Moez Belhaj Hmida, expert en intelligence artificielle et membre de Tunisian AI Society.
Faut-il avoir peur de l’IA?
L’événement a également réuni de nombreux journalistes, étudiants en journalisme, experts en technologie et représentant de différentes associations.
Faut-il avoir peur de l’IA ? C’est sur ce thème crucial que le débat a été lancé, discutant des défis et des solutions.
Pour M. Kamel Rezgui, cette question est «dépassée par le temps et les évènements». L’IA n’est plus aujourd’hui un outil facultatif, mais une réalité qui s’impose. Il faudrait plutôt réfléchir sur comment profiter à profond de cette technologie moderne pour améliorer la qualité du produit journalistique, tout en prenant en considération les problématiques légales et éthiques. Mme Jihen Louati a indiqué qu’il ne s’agit pas d’«avoir peur» dans le sens banal du terme, mais de réfléchir sur des problématiques nouvelles. L’IA va-t-elle substituer le journaliste et le travail journalistique ? Peut-il toucher aux valeurs du métier? Comment les décideurs actuels approchent-ils ce défi ? Elle a insisté sur l’importance de l’autocontrôle comme le cadre structurant est toujours flou et a rappelé qu’«il n’y a pas d’intelligence artificielle sans intelligence humaine».
De la crédibilité avant toute chose
Selon M. Taieb Zahar, «nous nous trouvons aujourd’hui à un moment charnière de l’histoire des médias». La transformation numérique est à la fois technologique, culturelle et organisationnelle. Ce n’est plus une option, un projet expérimental, mais une obligation et «une condition de survie». Les méthodes de production, les circuits de diffusion, le rapport à l’information et l’impact économique sont ainsi remis en question. Pour lui, la clé reste la crédibilité. Face aux fake news et aux contenus générés automatiquement, seule la compétence journalistique humaine peut préserver la confiance par l’enquête, l’analyse et la contextualisation.
Toujours selon M. Zahar, l’IA est un catalyseur de modernisation du secteur et un accélérateur de mutation économique dont l’impact dépend de la stratégie adoptée. «Soit nous la subissons, soit nous l’intégrons avec lucidité». Il pense que les tâches rédactionnelles à faible valeur ajoutée peuvent être automatisées et que la formation continue des journalistes et des managers est nécessaire. Il a également appelé à repenser le contenu pour fidéliser les lecteurs, notamment les nouvelles générations qui consomment l’information différemment.
Une stratégie médiatique nationale s’impose
M. Manoubi Marouki a présenté quelques chiffres alarmants. Pour 73.3% des Tunisiens, la télé reste le média le plus utilisé pour s’informer contre 37% pour la radio et seulement 5% pour la presse écrite.
Avec près de 8 millions d’abonnés, Facebook est le média le plus utilisé par les Tunisiens avec un taux de pénétration de 96.9%. Une autre donnée préoccupante, c’est que 64,1% des Tunisiens n’ont pas confiance aux médias, dont une majorité de jeunes.
«Nous et les jeunes générations, nous vivons chacun dans sa bulle», dixit M.Marouki.
Il faut donc travailler à préserver l’audience actuelle, aussi limitée qu’elle soit, tout en réfléchissant sur la façon d’atteindre un public plus étendu. Il est également revenu sur l’absence d’une politique médiatique publique devant l’envahissement de l’IA.
Il considère, par ailleurs, que nous sommes loin de la transition numérique réussie dans tous les secteurs.
Un autre point crucial est l’accès aux logiciels et aux outils technologiques modernes qui reste limité à cause des difficultés matérielles et du paiement par devise.
Il y a en effet 1.800 journaliste, dont environ le tiers, travaillant en freelance.
Une législation insuffisante
M. Moez Bel Haj Hmida est revenu sur la protection des données disponibles sur les sites d’information. M. Kamel Rezgui a souligné dans ce sens qu’il n’y a toujours pas de réglementation de l’usage de l’IA et donc pas de vision stratégique claire.
Dans quelle mesure un contenu généré par IA est-il protégé par les droits d’auteur ? Si c’est un produit automatique, donc sans originalité ni authenticité selon les critères classiques, comment préserver les droits de son créateur en cas d’exploitation à but lucratif par d’autres usagers ?
Un autre enjeu de taille est la responsabilité par rapport aux fake news, à la diffamation et aux contenus inappropriés dont l’effet va du personnel aux grandes décisions politiques et aux crises mondiales. Dans quelle mesure les outils IA utilisés sont-ils dépendants ? Avec le système de responsabilité en cascade, comment d’éventuelles personnes lésées pourraient-elles se tourner vers la justice ?
Un impact direct sur les journalistes
Mme Jihen Louati a évoqué l’absence de formation académique en rapport avec l’IA à l’Institut de presse, en dehors de quelques initiatives propres de certains professeurs. Des cycles de formation sont organisés, mais demeurent insuffisants.
Elle a aussi souligné avec force le volet éthique.
Vu la faiblesse financière, les problématiques en rapport avec le statut des professionnels des médias d’une manière générale et les risques sur l’avenir du marché de l’emploi, peut-on rassurer les journalistes par rapport à la montée en puissance de l’IA ?
La réponse semble être négative d’après les intervenants, qu’il s’agisse du format papier ou numérique.
D’ailleurs, d’après M. Manoubi Marouki, 11% des entreprises journalistiques dans le monde ont déjà opté pour l’usage exclusif de l’IA.
Pour donner l’exemple d’une intégration réussie de l’IA, M. Mahmoud El Ghoul, fondateur du média «l’Instant M», a présenté son expérience avec l’assistant M, un chatbot qui interagit directement avec les lecteurs.
Parmi les solutions proposées à la fin de la rencontre figure la révision du contenu médiatique qui doit être plus diversifié et ajusté en fonction des intérêts actuels.
La presse ne doit plus se contenter d’être un simple vecteur d’information, mais plutôt profiter des avancées numériques pour développer de nouvelles approches et accroître son attractivité.
L’idée d’une association qui représente le public semble également trouver sa place, comme les consommateurs d’un contenu médiatique doivent se sentir impliqués dans sa création. Le rôle de l’Etat ne doit pas être occulté, tant par la législation que par le financement.
Les intervenants ont également été d’accord sur l’importance des suggestions qui émanent des jeunes journalistes comme ils sont capables de saisir la nouvelle mentalité et transmettent l’information avec des formats innovants.