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Nafaâ Baccari, DG de l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie à La Presse : « L’électrification des transports n’est pas un choix, mais une nécessité »

  • 10 mars 20:00
  • 10 min de lecture
Nafaâ Baccari, DG de l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie à La Presse : « L’électrification des transports n’est pas un choix, mais une nécessité »

La Tunisie dispose actuellement de 200 bornes de recharge pour 1.000 véhicules électriques, soit un ratio supérieur aux normes internationales (une borne pour dix véhicules). C’est l’une des informations révélées par Nafaâ Baccari, directeur général de l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie, à l’occasion d’une interview exclusive accordée à La Presse.

Il y annonce également l’élaboration en cours d’un Code des énergies renouvelables ainsi qu’un projet de création d’une autorité de régulation de l’électricité qui devraient être prochainement présentés en Conseil des ministres. Optimiste, M. Baccari estime que la neutralité carbone, avec un mix énergétique composé de 80 % d’énergies renouvelables et 20 % d’énergies fossiles, est réalisable à l’horizon 2050, compte tenu du potentiel existant. Interview.

La Presse – Commençons d’abord par dresser un état des lieux concernant la mobilité électrique en Tunisie.

Les bornes de recharge constituent un élément essentiel pour le développement des infrastructures liées aux véhicules électriques en Tunisie. Elles s’inscrivent pleinement dans la stratégie nationale de transition énergétique à l’horizon 2035. L’une des composantes de cette stratégie concerne l’électrification des usages dans le secteur du transport. Ce dernier figure parmi les secteurs les plus énergivores et les plus polluants, représentant plus de 33 % de la consommation d’énergie primaire. Il existe donc un potentiel important pour accélérer l’électrification du transport à travers la mobilité électrique.

Or, qui dit mobilité électrique dit nécessairement infrastructure adaptée, notamment la mise en place de bornes de recharge au service de ces véhicules.

Dans ce cadre, plusieurs mesures d’incitation ont été introduites dans les lois de finances 2024, 2025 et 2026. Les bornes de recharge bénéficient ainsi d’une exonération des droits de douane à l’importation ainsi que d’un taux de TVA réduit à 7 %.

Parallèlement, nous finalisons actuellement un cahier des charges visant à créer un nouveau service dédié à la recharge des véhicules électriques, afin de permettre l’implantation de ces infrastructures sur l’ensemble du territoire tunisien.

Aujourd’hui, la Tunisie compte déjà 200 points de recharge pour environ 1.000 véhicules électriques en circulation, alors que la norme internationale est d’une borne pour dix véhicules. Nous avons donc déjà dépassé ce standard, mais nous comptons poursuivre le développement de ces infrastructures, indispensables à l’essor de la mobilité électrique.

Qu’en est-il des flux d’importation des véhicules électriques ?

Avec les incitations que je viens de citer, certaines sociétés ont déjà commencé à importer des véhicules électriques. Mais après le lancement, incessamment, du cahier des charges, nous prévoyons une augmentation de ces flux. Il convient de souligner, par ailleurs, que les incitations à l’importation des bornes de recharge sont temporaires, puisqu’elles sont accordées pour une période de trois ans.

Entre-temps, nous prévoyons la fabrication de ces bornes en Tunisie. Il existe déjà des intentions d’investissement de la part d’opérateurs tunisiens dans ce domaine, afin de couvrir les besoins du marché national et, à terme, de développer des capacités d’exportation.

Actuellement, ces bornes de recharge sont disponibles dans certaines stations-service, mais elles devraient progressivement se généraliser. À ma connaissance, « Tunisie Autoroutes » prévoit d’installer des bornes de recharge tout le long de ses axes afin de faciliter l’alimentation des véhicules durant les trajets.

Les communes et les établissements publics, de manière générale, commencent également à installer ces infrastructures, soit à travers une connexion au réseau électrique, soit via des parkings photovoltaïques.

Il est également possible d’installer des bornes de recharge à domicile. En général, la borne est fournie gratuitement avec le véhicule électrique, le client ne payant que les frais d’installation. Pour les habitations collectives, des solutions pourraient être trouvées en coordination avec le syndic.

En termes de coût au kilomètre, dans quelle mesure la mobilité électrique est-elle économique ?

Le coût est pratiquement divisé par trois. Si l’on prend, par exemple, le coût d’un trajet de 100 kilomètres avec une voiture thermique, cela nécessite environ 6 litres de carburant (essence ou gasoil), soit à peu près 16 dinars. Avec une voiture électrique, le même trajet peut être effectué avec environ 15 kilowattheures d’électricité.

Si l’on considère un prix moyen du kilowattheure d’environ 380 millimes, un simple calcul montre que le même trajet coûterait près de 6 dinars, soit environ un tiers du coût d’un véhicule thermique. Il faut également prendre en compte les coûts d’entretien, qui sont nettement plus faibles. Les dépenses liées à la vidange d’huile moteur ou au remplacement de certains filtres ne sont pas nécessaires pour les véhicules électriques.

Le bénéfice est donc important, non seulement en termes de carburant et d’entretien, mais également sur le plan environnemental.

Quid de l’autonomie ?

Cela dépend des modèles. Certaines voitures électriques disposent d’une autonomie qui dépasse les 300 kilomètres, tandis que d’autres, généralement destinées à un usage urbain, offrent une autonomie inférieure à 100 kilomètres.

Il existe également des véhicules hybrides, qui combinent un moteur thermique et un moteur électrique. Dans ce cas, le moteur thermique prend le relais lorsque la batterie est déchargée, ce qui permet d’augmenter l’autonomie globale du véhicule.

Ces modèles offrent donc, naturellement, une autonomie plus importante, tout en bénéficiant d’une consommation de carburant réduite.

Aujourd’hui, on évoque une flambée des cours énergétiques en raison de la guerre au Moyen-Orient. Dans quelle mesure cela pourrait-il affecter le coût de l’électricité au niveau de la Steg ?

Au niveau de la Steg je ne pense pas qu’il y aura un impact immédiat. Le prix de l’électricité est resté stable et n’a pas changé depuis 2010. Le gouvernement tient à ne pas augmenter les tarifs, malgré la volatilité observée sur les marchés internationaux.

Il est vrai qu’il y a actuellement une flambée des prix du gaz, qui ont augmenté d’environ 20 % dans les trois jours ayant suivi le déclenchement de la guerre. Si le conflit devait se prolonger, certaines projections évoquent même une multiplication par trois du prix du gaz. Le pétrole suivrait probablement la même tendance. Une telle évolution aurait des répercussions sur l’ensemble des pays importateurs d’énergie, y compris la Tunisie.

Cela dit, la Tunisie n’a pas attendu ce contexte pour engager sa transition énergétique. Dès 2016, nous avons lancé le « Plan solaire tunisien », avec l’objectif d’accélérer le développement des énergies renouvelables et de renforcer l’efficacité énergétique.

L’électrification du transport constitue d’ailleurs l’un des axes issus de cette réflexion stratégique. L’enjeu est de réduire notre dépendance énergétique vis-à-vis de l’extérieur, notamment à travers le développement des énergies renouvelables et l’électrification progressive des usages.

En Tunisie, l’apport des énergies renouvelables, notamment le solaire et l’éolien, est appelé à jouer un rôle de plus en plus important. Les tensions sur les marchés énergétiques internationaux ne sont pas nouvelles : elles réapparaissent régulièrement. D’où la nécessité, pour notre pays, de renforcer davantage son indépendance vis-à-vis des énergies fossiles.

Aujourd’hui, la Tunisie importe plus de 65 % de ses besoins en énergie fossile, alors que ses ressources restent limitées et que la consommation énergétique continue d’augmenter d’année en année.

Le réseau électrique actuel peut-il supporter une augmentation rapide de la consommation d’électricité, notamment liée au développement du transport électrique ?

En Tunisie, nous ne connaissons pas de grands « black-outs », comme cela peut être le cas dans certains pays. Toutefois, des tensions peuvent apparaître en été, notamment lors des pics de consommation liés à l’usage intensif de la climatisation. Heureusement, la Tunisie est interconnectée avec l’Algérie, ce qui permet de combler d’éventuels déficits en cas de besoin.

Par ailleurs, plusieurs projets de renforcement du réseau électrique sont en cours ou en préparation. Ils visent à répondre à la hausse attendue de la demande en électricité, mais aussi à faciliter l’intégration progressive et massive des énergies renouvelables dans le mix énergétique. De nombreux projets sont ainsi engagés afin d’anticiper les besoins futurs en électricité et d’accompagner la transition énergétique du pays.

En ce qui concerne l’aspect réglementaire, mis à part les incitations contenues dans les lois de finances 2024, 2025 et 2026, existe-t-il de nouveaux projets de textes pour accompagner la transition énergétique ?

Avec le ministère, nous sommes en train de préparer un Code des énergies renouvelables. Il s’agira d’un document unique regroupant l’ensemble des réglementations relatives à ce secteur.

À l’instar du Code des hydrocarbures, ce nouveau code comprendra tous les textes portant sur les incitations, la réglementation et les procédures, afin d’assurer une meilleure harmonisation du cadre juridique.

Le document est presque finalisé et devrait être présenté prochainement en Conseil des ministres.

Par ailleurs, un projet de création d’une autorité de régulation de l’électricité est également en préparation. Ce texte devrait lui aussi être soumis prochainement au Conseil des ministres pour validation. Cette autorité aura pour mission de réguler le secteur et d’encadrer les relations entre les différents acteurs, afin de favoriser un environnement plus transparent et d’attirer davantage d’investissements.

Pour conclure, est-il réellement possible d’atteindre l’objectif de 35 % d’énergies renouvelables en 2030 ? Êtes-vous optimiste ?

Cela reste un objectif ambitieux, mais nous devons être optimistes. Aujourd’hui, la part des énergies renouvelables dans notre mix énergétique est d’environ 7 %. L’objectif est d’atteindre 35 % en 2030, puis 50 % en 2035 et même 80 % à l’horizon 2050, dans le cadre de la trajectoire vers la neutralité carbone.

Évidemment, atteindre 100 % d’énergies renouvelables reste difficile, car certains usages continueront à dépendre des énergies fossiles. Il faut également rappeler que notre système énergétique repose encore largement sur la consommation d’énergie primaire, et non uniquement sur l’électricité. L’effort d’électrification devra donc se faire progressivement, en s’appuyant principalement sur les énergies renouvelables.

Cela dit, plusieurs projets sont déjà en cours ou en phase de réalisation. Par exemple, 100 mégawatts à Kairouan, 200 mégawatts à Sidi Bouzid et à Tozeur, ainsi que d’autres projets totalisant près de 700 mégawatts d’ici la fin de l’année.

Grâce à ces investissements, la part des renouvelables pourrait atteindre environ 22 % d’ici 2027 ou 2028.

Dans ces conditions, les objectifs fixés pour 2030 et 2035 apparaissent réalisables, à condition bien sûr que les mesures prévues dans notre stratégie soient pleinement mises en œuvre : électrification des usages, intégration des nouvelles technologies, renforcement du cadre réglementaire et fiscal, ainsi que simplification des procédures administratives.

Nous pourrions même dépasser ces objectifs, car le potentiel est réel en Tunisie. Et surtout, il ne s’agit plus d’un choix de confort, mais bien d’une nécessité stratégique pour notre sécurité énergétique et notre avenir économique.

Auteur

Lassâad BEN AHMED

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