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Culture

Rencontre-débat autour des écrivaines du développement personnel : Se connaître pour réinventer le monde

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  • 10 mars 18:00
  • 9 min de lecture
Rencontre-débat autour des écrivaines du développement personnel : Se connaître pour réinventer le monde

A l’occasion de la Journée internationale des droits de la femme, la maison d’éditions Arabesques a organisé un 8e rendez-vous annuel dédié aux « plumes féminines innovantes ».

Plus d’une vingtaine d’autrices, dont les ouvrages sont parus chez différents éditeurs, ont été présentes à un échange autour du thème de l’écriture du développement personnel.

La Presse — La librairie Al Kitab de Mutuelleville a accueilli lors de la soirée du 7 mars cette rencontre-débat qui a connu une forte affluence. Dans son mot d’ouverture, M. Moncef Chebbi, directeur général des Éditions Arabesques, a commencé par louer le talent des « écrivaines qui donnent de l’équilibre à la scène littéraire ». Il est revenu sur la politique de la maison d’édition qui a tenu, il y a 36 ans, à ce qu’un livre sur quatre publiés soit écrit par une femme. La première autrice avec laquelle il a collaboré a été Traki Zanned.

Toujours selon M. Chebbi, il y a aujourd’hui un « débordement de l’écriture féminine » qui va en parallèle avec la prédominance des femmes dans les universités. Il a également indiqué que la production littéraire, d’une manière générale, a connu une flambée depuis la période qui précède la Révolution, quand le « pays était en ébullition ».

De 1.500 titres produits en 2010, nous en avons atteint récemment 4.500 par an. Si le développement personnel est l’un des thèmes de prédilection pour les écrivaines, il est surtout en rapport avec « une sensibilité féminine qui les incite à mieux se connaître de l’intérieur. Cette introspection leur donne l’énergie pour avancer », a souligné M. Chebbi avant de donner la parole aux autrices.

Une écriture de crise

L’écrivaine Mouna Temim vient de fêter le jour même la sortie de son livre « Des racines aux étoiles », dont le contenu est fortement influencé par son vécu. Le texte est « né d’une crise existentielle » et traduit sa passion pour la psychologie après un parcours académique et professionnel dans le domaine du marketing. Avant de donner plus de détails, Mouna Temim a demandé à l’audience de réfléchir sur la question suivante :

« Qui êtes-vous au-delà de votre statut social et professionnel et au-delà du regard des autres ? »

Son désir d’écrire est, en effet, parti de cette interrogation à laquelle elle cherchait une réponse, comme elle s’est « toujours identifiée à ses responsabilités ». Elle menait un parcours professionnel exemplaire jusqu’au jour où la  multinationale où elle travaillait a plié bagage laissant 800 employés au chômage.

« Une descente aux enfers » comme l’a qualifiée Mouna Temim pour laquelle le sens de la vie se résumait à ce statut qu’elle avait acquis par un travail acharné. « Je me suis trouvée livrée à moi-même. C’est à ce moment que je me suis posé la question « Qui suis-je » et que j’ai entamé des lectures et des recherches pour me retrouver ».

Cette crise due à un basculement, « quand le système ne fonctionne plus comme il le devrait », s’est soldée par la parution du livre, dont le titre porte une forte valeur symbolique. Les racines seraient en effet, d’où l’on vient, nos fondations, nos peurs, nos blessures, nos familles.. Les étoiles représentent nos aspirations. « Entre les deux, il y a cette énergie invisible en nous », a conclu Mouna Temim.

L’écrivaine Ismahen Chaâbouni a raconté à l’audience qu’elle a vécu une crise existentielle et a traversé tout un chemin avant d’écrire.  Elle a été avocate à Paris pendant 10 ans avant de laisser tomber cette carrière qu’elle n’aimait pas. « J’ai fait un grand détour dans ma vie avant de me retrouver ». Aujourd’hui autrice et traductrice, elle a sorti un premier recueil « Al janeb el akhar men al tariq » (L’autre côté du parcours) qui porte sur l’interaction entre le monde visible et l’invisible puis « Ibnat al hayat » (La fille de la vie) sur les traumas de l’enfance et comment en guérir.

Ecrire pour apaiser le monde

Moufida Barbouch, dont le livre « L’union des mondes pour une vérité partagée » est édité en France, a abordé l’écriture du développement personnel sous un autre angle, celui du « pourquoi ». Elle est revenue sur sa propre motivation, celle de comprendre le comportement humain, notamment la capacité d’autodestruction. Pour elle, il faut chercher à   se comprendre soi-même puis investir cette auto-compréhension dans la société comme arme pour l’améliorer et apaiser le monde.

Moufida Barbouch pense, en effet, que nous avons tous le même mode de fonctionnement. Il y a une part d’ombre en chacun de nous. Chercher à développer l’estime de soi aboutit à renforcer son ego. Il faut donc être dans la justesse quand on prend cette démarche de découverte de soi et réfléchir sur « comment mieux interagir et apporter le meilleur de soi à son environnement ».

Cette idée commence à la maison avec la famille, au travail, dans les relations sociales d’une manière générale, et s’étend même aux crises planétaires. Le monde, pense-t-elle, a besoin de personnes éclairées pour apporter plus de paix en soi et autour de soi. C’est pour cette raison qu’elle écrit, car « quand on comprend ces choses-là, on les transmet pour aider les gens à se libérer de cette part sombre que nous avons tous en nous ».

Un partage ou une thérapie ?

Les points de vue des intervenants ont été divergents autour de cette question. Mouna Temim « verse sur papier tout ce qui la tourmente ». D’autres autrices ont répondu qu’elles écrivent pour le partage avec toujours l’idée d’être lues. Elles aspirent à renouveler la vision du monde, passer le flambeau en étant elles-mêmes, être à jour tout en remontant le temps…

Si un grand nombre d’écrivains s’intéressant au thème du développement personnel sont des coaches en hypnothérapie, yoga du rire et autres spécialités, Hela Ellouze Megdiche a intervenu par vidéoconférence pour souligner le rapport entre l’écriture du développement personnel et certaines formes d’art, notamment la peinture. Elle est autrice de la trilogie « Artésilience », terme qu’elle a inventé elle-même.

En parallèle, elle est aussi peintre et dirige une école de peinture. Pour elle, les livres de développement personnel servent à revenir vers soi, découvrir la force logée en nous puis l’extérioriser. «J’ai constamment besoin de cette introspection, même pour comprendre ce que j’ai peint », a-t-elle indiqué.

Une intervenante parmi le public présent au débat a raconté qu’elle étouffait dans un environnement clos avec une carrière professionnelle monotone. C’est l’écriture qui l’a sauvée, comme il y a  « des choses qui dorment en nous et qu’il faut aller vers celles qui nous appellent ».

Amel Mokhtar, qui a publié récemment son ouvrage « Ankadhatni al kitaba » (L’écriture m’a sauvée), a partagé son expérience personnelle. Dans une lutte intérieure et des conflits avec son entourage familial et professionnel, l’écriture est un moyen d’auto-développement qui mène à une acceptation de soi avec ses défauts jusqu’à la réconciliation. Il s’agit aussi de récupérer l’espace que la société n’a pas accordé à la femme.

D’ailleurs, de grandes écrivaines à l’échelle internationales ont écrit avec des pseudos masculins. « L’écriture est une manifestation de la liberté », dixit Amel Mokhtar. « C’est comme avoir une double personnalité pour revendiquer sur papier la liberté qu’on n’a pas dans la vraie vie ».

En quelle langue écrire ?

Jalila Tritar, spécialiste des écritures féminines en langue arabe, pense que les textes de développement personnel sont « une forme d’écriture du moi ». La question qu’elle a posée, c’est comment la femme arabe qui n’avait pas de voix jusqu’à la fin du XIXe siècle peut-elle se retrouver, transmettre sa voix intérieure et s’émanciper dans des références culturelles étrangères ? Un deuxième axe de débat a ainsi été ouvert, car, pour une grande partie de l’audience présente, la langue n’est qu’un vecteur.

Sa charge culturelle et sémantique reste réversible tant qu’on l’apprivoise on se l’approprie pour la faire sienne.

Quel pronom personnel utiliser pour écrire ? Au-delà des clichés, les livres de développement personnel sont, en effet, aux frontières de la psychologie et de l’écriture autobiographique. Ils transmettent un savoir-faire beaucoup plus qu’un savoir qui relève du théorique.

Alors, si le principe est de se positionner par rapport à la société pour parler de soi et des autres, on peut même écrire à la troisième personne et diffuser des idées par une reconstruction de la réalité et une redisposition de faits véridiques.

Les autrices femme imposent donc une nouvelle réalité dans le domaine du développement personnel avec leurs révoltes, leurs colères et leurs aspirations. Or, si les hommes et les femmes ne perçoivent pas la vie et la société de la même manière, serait-il plus pertinent de répertorier l’écriture féminine, au moins concernant ce thème ?

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Auteur

Amal BOU OUNI

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