La progression rapide du cash en circulation en Tunisie interpelle de plus en plus les observateurs économiques. Alors que les autorités multiplient les efforts pour promouvoir les paiements scripturaux et renforcer la traçabilité financière, le recours aux espèces continue de gagner du terrain dans le tissu productif.
Pour Jalel Ben Romdhane, expert en ingénierie financière, ce phénomène révèle avant tout une défaillance de l’intermédiation plutôt qu’un simple réflexe.
La Presse — Depuis des mois, la même scène se répète sur le terrain économique tunisien. Chez les artisans, dans les commerces de proximité, au sein des PME, les moyens de paiement scripturaux perdent du terrain. Face à ces frictions, le billet s’impose. Non par défiance idéologique, mais par pragmatisme économique.
Les chiffres confirment cette tendance de fond. En février 2026, la masse fiduciaire en circulation en Tunisie a dépassé 27,5 milliards de dinars, contre 22,1 milliards un an auparavant, soit une progression de 24 % en douze mois. Derrière cette hausse spectaculaire ne se cache pas une explosion de la fraude, mais plutôt, selon de nombreux observateurs, un dysfonctionnement de la chaîne d’intermédiation financière.
Une complexité des procédures…
Selon Jalel Ben Romdhane, expert en ingénierie financière, la réforme du chèque, jugée nécessaire par la plupart des experts, a néanmoins produit des effets collatéraux.
En Tunisie, ce moyen de paiement avait progressivement évolué vers une forme de crédit informel, imparfaite, mais largement utilisée par les entreprises et les commerçants pour fluidifier leurs transactions. En encadrant strictement cet instrument sans proposer une alternative opérationnelle et accessible, le système a privé une partie du tissu économique d’un outil de financement de court terme.
Les flux n’ont pas disparu pour autant ; ils se sont déplacés. Le recours accru au cash apparaît ainsi moins comme un choix que comme une solution de repli. Sur le terrain, la plupart des entrepreneurs, agriculteurs et indépendants ne rejettent pas la digitalisation. Leur réticence vise surtout la complexité des procédures, les coûts bancaires et l’incertitude opérationnelle.
Dans un pays où moins de 40 % des adultes disposent d’un compte bancaire ou postal formel, détenir du cash demeure une manière rationnelle de garder la maîtrise de sa trésorerie. Dans ce contexte, Jalel Ben Romdhane a déclaré que « la montée du cash traduit avant tout une rupture de fluidité dans la chaîne d’intermédiation ».
L’expert a également souligné qu’il serait risqué de confondre symptôme et cause, estimant que le véritable enjeu réside dans la capacité du système financier à offrir des solutions simples, accessibles et fiables. Il a, en outre, insisté sur le fait que le billet n’est pas le problème en soi : c’est l’absence d’alternatives pleinement opérationnelles qui alimente son retour en force.
Sur le plan réglementaire, la Tunisie n’est pourtant pas dépourvue d’outils. Les paiements électroniques, les « wallets » (portefeuilles numériques permettant de payer ou de transférer de l’argent via un téléphone mobile) et les établissements de paiement sont déjà autorisés sous l’égide de la Banque centrale. Le cadre juridique existe, mais l’adoption massive tarde à se concrétiser. Le véritable déficit se situe dans l’expérience utilisateur : instruments trop complexes, coûts perçus comme élevés, délais de traitement dissuasifs.
Autant de facteurs qui empêchent ces solutions de remplacer le chèque dans ses fonctions économiques. Ben Romdhane a mis en garde contre une réponse uniquement restrictive face à l’augmentation du cash. Selon lui, multiplier les contraintes risquerait d’accentuer les contournements plutôt que de favoriser la formalisation.
Rendre le digital plus attractif que le cash
La voie de sortie passe moins par la coercition que par l’incitation. Les « wallets » existent déjà à la Poste, chez les opérateurs télécoms, dans les banques et les fintechs, mais leur proposition de valeur reste insuffisante. Pour accélérer la transition, plusieurs leviers apparaissent déterminants : paiements instantanés par QR code, frais faibles et transparents, règlements en temps réel et, surtout, une rémunération même modeste des soldes digitaux.
L’objectif est clair : conserver son argent dans le circuit formel doit devenir plus avantageux que le détenir en espèces. Un « wallet » inclusif pourrait produire des effets systémiques. Pour la diaspora, il réduirait le coût des transferts.
Pour les agriculteurs et les très petites entreprises, il transformerait immédiatement les ventes en liquide disponible. Pour l’Etat, il faciliterait le versement direct de certaines prestations. Au-delà du paiement, c’est toute la relation financière qui pourrait évoluer.
En s’appuyant sur l’historique des flux plutôt que sur des garanties formelles souvent inaccessibles, l’accès au microcrédit puis au crédit bancaire deviendrait plus fluide. Dans cette architecture, la finance alternative ne se substitue pas aux banques : elle comble les zones de rupture de l’intermédiation.
L’enjeu macroéconomique est loin d’être marginal. Si seulement 10 % du cash en circulation soit environ 2,7 milliards de dinars étaient réintégrés dans des circuits financiers intermédiaires, une capacité de financement significative pourrait être redéployée vers l’économie productive, notamment au profit du crédit aux entreprises, a-t-il conclu.