En Tunisie, la réduction progressive de l’usage du cash s’impose comme l’un des chantiers sensibles de la réforme financière.
Présentée par les pouvoirs publics comme un levier de lutte contre l’économie informelle et d’élargissement de l’assiette fiscale, cette orientation soulève néanmoins des interrogations croissantes chez les opérateurs économiques.
Entre impératif de transparence et crainte d’une contrainte supplémentaire sur l’activité, le débat reste ouvert.
Pour Anis Ben Said, conseiller fiscal agréé, expert judiciaire et enseignant universitaire, tout l’enjeu réside dans le bon séquençage des réformes et la restauration de la confiance.
La Presse — La restriction progressive de l’usage du cash en Tunisie s’inscrit officiellement dans une stratégie de formalisation de l’économie et d’élargissement de l’assiette fiscale. Anis Ben Said, conseiller fiscal agréé, expert judiciaire et enseignant universitaire, a déclaré que, sur le plan théorique, la logique demeure cohérente : moins de transactions en espèces signifie davantage de traçabilité des flux financiers et, potentiellement, une meilleure équité fiscale entre les contribuables. Cette orientation s’inscrit, selon lui, dans une tendance internationale visant à moderniser les systèmes de paiement et à renforcer la transparence économique.
Une contrainte supplémentaire ?
Toutefois, l’expert a tenu à nuancer cette lecture en soulignant que le risque majeur réside dans la perception des acteurs économiques. Lorsque la mesure est introduite par des coûts bancaires jugés élevés et une défiance persistante envers le système financier, elle peut être vécue non comme une modernisation attendue, mais comme une contrainte supplémentaire pesant sur la liberté de transaction et la gestion quotidienne de la trésorerie.
Il a également averti qu’une restriction mal séquencée pourrait produire des effets contre-productifs, en déplaçant une partie de l’activité vers des circuits informels plus opaques au lieu de la résorber.
S’appuyant sur plusieurs expériences internationales, le spécialiste a expliqué que la limitation du cash génère des résultats tangibles mais généralement partiels. Son efficacité dépend fortement de son articulation avec d’autres réformes structurantes, notamment la digitalisation effective des paiements, la simplification du système fiscal et la mise en place d’un contrôle intelligent fondé sur l’exploitation des données. Sans cet écosystème complémentaire, la mesure risque de n’avoir qu’un impact marginal sur la fraude la plus structurée.
Ajustements réglementaires ciblés
Dans le cas tunisien, Anis Ben Saïd a insisté sur la nécessité d’opérer des ajustements réglementaires ciblés et pragmatiques. Il préconise notamment d’adapter les plafonds de paiement aux réalités sectorielles et territoriales, de réduire le coût des paiements électroniques pour les PME et les commerçants, de simplifier la conformité fiscale pour les petites structures et de renforcer l’inclusion financière en particulier dans les zones intérieures.
A défaut de ces prérequis, la réforme pourrait surtout accroître la pression sur le secteur déjà formel tout en laissant intact le noyau dur de l’économie informelle.
En définitive, l’enseignant universitaire a conclu que la limitation du cash peut constituer un levier pertinent de modernisation et de transparence, mais qu’elle ne produira des effets durables que si elle s’inscrit dans une démarche graduelle, équilibrée et crédible.
La clé, d’après lui, reste la confiance entre l’État, le système financier et les opérateurs économiques, condition indispensable pour transformer une contrainte perçue en véritable moteur de formalisation.