Tribune – La Tunisie entre discours pessimiste et réalités de l’économie mondiale : Crise passagère ou moment historique de repositionnement ?
Par Halim Boussema *
Chaque fois que l’économie tunisienne traverse une période délicate, un discours rapide refait surface affirmant que le pays vivrait une « croissance illusoire » et que son économie ne reposerait que sur l’endettement. Ce type d’analyse, bien qu’alimenté par des inquiétudes parfois légitimes, réduit une réalité économique complexe à des formules simplistes qui ne reflètent pas fidèlement la situation. Les économies ne se gouvernent ni par impressions ni par slogans, mais par une lecture rigoureuse des chiffres et par une compréhension lucide du contexte international dans lequel évoluent les États.
Ce débat prend aujourd’hui une dimension encore plus sensible dans un contexte de transformations géopolitiques majeures. L’escalade militaire au Moyen-Orient et la montée des tensions liées au conflit avec l’Iran ne se limitent pas à leur dimension militaire : elles se répercutent directement sur les marchés énergétiques mondiaux. Les prix du pétrole entament déjà une tendance haussière sous l’effet des craintes liées à d’éventuelles perturbations de l’approvisionnement et à l’extension du conflit dans la région du Golfe.
Pour la Tunisie, qui dépend largement des importations énergétiques, toute hausse du prix du pétrole se traduit immédiatement par une pression supplémentaire sur le budget de l’État et sur la balance des paiements. Une augmentation d’un seul dollar du prix du baril peut représenter des dizaines de millions de dinars supplémentaires sur la facture énergétique annuelle du pays, avec des répercussions directes sur les équilibres financiers et sur le pouvoir d’achat des citoyens.
Cependant, réduire la situation économique tunisienne à un récit d’« effondrement » ou de « croissance fictive » reste une lecture partielle. La dette publique, oscillant entre 80 % et 85 % du PIB, constitue certes un défi majeur, mais elle ne peut à elle seule déterminer l’avenir d’une économie. De nombreux pays développés gèrent des niveaux d’endettement comparables, voire supérieurs. Le véritable facteur déterminant reste la capacité d’un pays à gérer cette dette tout en générant progressivement de la richesse par l’investissement et la production.
Les indicateurs disponibles montrent d’ailleurs que l’économie tunisienne, malgré les pressions accumulées, n’est pas entrée dans une phase de récession totale comme certains le suggèrent. Elle a enregistré une croissance d’environ 1,4 % en 2024, avec des perspectives d’amélioration progressive vers près de 2 % dans les prochaines années. Certes, ces taux demeurent en deçà des ambitions nationales, mais témoignent néanmoins d’une capacité de résilience dans un contexte international particulièrement difficile, marqué par les conséquences de la pandémie de Covid-19, la hausse des prix de l’énergie et des denrées alimentaires, ainsi que par les perturbations des chaînes d’approvisionnement.
La véritable problématique n’est donc pas celle d’une « illusion de croissance », mais plutôt celle d’une croissance trop lente face à l’ampleur des défis économiques et sociaux. La Tunisie aurait besoin d’un rythme de croissance compris entre 4 % et 5 % par an pour absorber le chômage, améliorer les conditions de vie et créer une dynamique économique durable. La croissance actuelle demeure modeste, mais elle démontre aussi que l’économie tunisienne n’a pas sombré comme certains aiment à le décrire.
Parallèlement, plusieurs indicateurs socioéconomiques méritent une attention particulière. Le taux d’épargne des ménages tunisiens a reculé ces dernières années sous l’effet de l’inflation et de l’érosion du pouvoir d’achat. Or, une économie dépourvue d’un niveau d’épargne suffisant rencontre inévitablement des difficultés à financer ses investissements futurs. De plus, le taux de chômage continue de graviter autour de 15 %, révélant la fragilité du marché du travail et l’urgence d’accélérer les réformes économiques capables de stimuler l’initiative et l’investissement.
Dans ce contexte, et face à la raréfaction des financements extérieurs, l’État a été contraint de s’appuyer davantage sur le financement intérieur pour couvrir une partie de son déficit. Cette option, bien qu’imparfaite puisqu’elle peut réduire la liquidité disponible pour le secteur privé, traduit aussi une volonté de préserver une certaine autonomie dans les décisions économiques et d’éviter des conditions de financement international potentiellement plus coûteuses sur le plan social.
Cependant, les mutations géopolitiques actuelles ne comportent pas seulement des risques ; elles ouvrent également des opportunités stratégiques. Les tensions dans la région du Golfe pourraient inciter certains capitaux et entrepreneurs à rechercher des environnements plus stables pour leurs investissements. Dans ce contexte, la Tunisie pourrait saisir une occasion historique si elle parvient à valoriser son positionnement géographique et à se présenter comme une destination économique sûre et stable sur la rive sud de la Méditerranée.
La Tunisie dispose en réalité de nombreux atouts lui permettant de devenir une plateforme économique attractive : une position stratégique reliant l’Europe à l’Afrique, un capital humain qualifié, une base industrielle relativement diversifiée, un secteur agricole prometteur et un potentiel considérable dans les énergies renouvelables. Si ces atouts s’accompagnent d’une amélioration du climat des affaires et d’une simplification des procédures administratives, le pays pourrait attirer une part significative des investissements actuellement à la recherche de nouveaux espaces de stabilité.
Le véritable enjeu consiste ainsi à transformer la Tunisie en pôle d’investissement méditerranéen reposant sur trois piliers essentiels : l’énergie, l’industrie et l’agriculture. Les énergies renouvelables pourraient faire du pays un hub régional de production d’énergie propre ; l’industrie tunisienne possède déjà une longue expérience d’intégration dans les chaînes de production européennes ; quant au secteur agricole, il recèle un potentiel important en matière de sécurité alimentaire et d’exportation.
Le défi aujourd’hui n’est pas de répéter que l’économie s’effondre, mais de construire une vision nationale claire capable de transformer ces atouts en véritable puissance économique. Les réformes sont nécessaires, mais elles doivent surtout soutenir la production, encourager l’investissement et libérer l’initiative économique plutôt que se limiter à des ajustements financiers de court terme.
La Tunisie n’est pas un pays sans avenir comme certains tentent de le suggérer. Elle traverse plutôt une phase de repositionnement économique dans un monde en profonde mutation.
L’histoire économique montre que les nations disposant d’institutions solides, d’un système éducatif performant et d’un capital humain qualifié possèdent toujours la capacité de se relever, même après les crises les plus sévères.
Le véritable enjeu aujourd’hui dépasse les chiffres : il s’agit de restaurer la confiance — la confiance du citoyen dans son État, celle de l’investisseur dans l’économie nationale et celle de la jeunesse dans l’avenir du pays. Si cette confiance est reconstruite, la Tunisie pourra s’affirmer comme l’un des pôles économiques majeurs du Bassin méditerranéen.
Car le pessimisme excessif ne bâtit pas une économie, tout comme l’optimisme béat ne résout pas les crises. La seule voie passante demeure celle de la lucidité accompagnée d’une volonté politique forte et de réformes courageuses.
Et la Tunisie, qui a su dans son histoire surmonter des épreuves bien plus graves, est capable une fois encore de transformer les turbulences du monde en opportunité pour construire une économie plus forte, plus souveraine et plus juste.
H.B.
(*) Député indépendant