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Transition énergétique au Maghreb : Le Sahara au cœur d’une nouvelle géopolitique économique

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  • 13 mars 19:00
  • 7 min de lecture
Transition énergétique au Maghreb : Le Sahara au cœur d’une nouvelle  géopolitique économique

Au Maghreb, la transition énergétique redessine progressivement les équilibres économiques et géopolitiques de la région. Entre potentiel solaire saharien, production d’hydrogène vert et nouvelles infrastructures énergétiques, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc cherchent à transformer leurs ressources naturelles en levier de croissance et de coopération régionale.

La Presse — La transition énergétique s’impose progressivement comme l’un des grands chantiers stratégiques en Afrique du Nord. Longtemps considérées principalement sous l’angle environnemental, les énergies renouvelables deviennent désormais un levier de souveraineté économique, de sécurité énergétique et de compétitivité industrielle. Pour la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, l’enjeu consiste aujourd’hui à transformer l’immense potentiel solaire du Sahara en une ressource énergétique commerciale, capable d’alimenter les économies nationales tout en répondant à la demande croissante de l’Europe en énergie verte.

Hydrogène vert : rapprocher la production des ressources en eau

Selon Dr Omar Chaalal, professeur de génie chimique à l’Université d’Abu Dhabi (ADU) et expert international des technologies énergétiques, l’Afrique du Nord dispose d’un avantage naturel considérable. Toutefois, la valorisation de ce potentiel se heurte à plusieurs contraintes techniques et géographiques. Le principal défi réside dans la répartition des ressources : l’ensoleillement est maximal dans les régions désertiques du sud, tandis que l’eau nécessaire à la production d’hydrogène vert et les principaux centres de consommation énergétique se concentrent au nord, le long du littoral méditerranéen.

Cette configuration crée un défi logistique majeur. La production d’un kilogramme d’hydrogène vert nécessite en effet près de dix litres d’eau ultrapure. Dans les régions sahariennes, l’exploitation des nappes souterraines serait écologiquement fragile et politiquement sensible dans un contexte de stress hydrique croissant.

Face à cette contrainte, une solution technique se dessine progressivement : déplacer les installations d’électrolyse vers les zones côtières. Dans ce modèle, l’électricité solaire produite dans le désert est acheminée vers le nord grâce à des lignes électriques à haute tension. L’hydrogène est ensuite produit à proximité de la mer, en utilisant de l’eau issue du dessalement.

Pour Dr Chaalal, cette approche constitue aujourd’hui l’option la plus réaliste pour les pays d’Afrique du Nord, car elle permet de concilier deux enjeux stratégiques : l’énergie et l’eau. L’Algérie illustre déjà cette orientation à travers son ambitieux programme de dessalement. Une fraction infime de l’eau produite moins de 1 % pourrait alimenter les électrolyseurs destinés à la production d’hydrogène vert. Par ailleurs, certains projets envisagent l’utilisation d’eaux usées traitées provenant des grandes villes, dans une logique d’économie circulaire.

Le défi des infrastructures et des chaînes de valeur industrielles

Le transport de l’énergie constitue un autre défi majeur. Acheminer l’électricité ou l’hydrogène depuis les zones désertiques vers les centres de consommation, puis vers les marchés européens, implique des choix technologiques importants. Deux options se dessinent. La première consiste à transporter directement l’électricité grâce à des lignes à courant continu haute tension (Hvdc), capables de limiter les pertes sur de longues distances. La seconde repose sur le transport de l’énergie sous forme de molécules, notamment l’hydrogène, via des gazoducs. Dans ce domaine, l’Algérie dispose d’un avantage stratégique grâce à son réseau de pipelines déjà connectés à l’Europe.

Afin de réduire les coûts logistiques, certains projets privilégient des zones intermédiaires plutôt que le Sahara profond. En Algérie, les autorités s’intéressent notamment aux Hauts Plateaux, une région bénéficiant d’un fort ensoleillement tout en restant relativement proche des infrastructures énergétiques et des sources d’eau.

Dans l’ensemble du Maghreb, les investissements dans les énergies renouvelables s’accélèrent, même si les stratégies diffèrent d’un pays à l’autre. Le Maroc dispose d’une avance notable grâce à une politique énergétique engagée depuis plus d’une décennie et à des projets hybrides combinant solaire et éolien. Le royaume mise également sur le développement d’une filière d’hydrogène vert liée à son industrie des engrais. L’Algérie, de son côté, mobilise ses capacités industrielles et financières pour accélérer le déploiement de grandes centrales photovoltaïques, avec un objectif de 15 gigawatts de capacité renouvelable à l’horizon 2035.

La Tunisie privilégie, pour sa part, une approche plus progressive et décentralisée. Le pays encourage l’autoproduction d’électricité renouvelable par les entreprises et développe plusieurs projets pilotes. L’interconnexion électrique avec l’Italie pourrait également ouvrir la voie à l’exportation d’électricité verte vers l’Europe.

Malgré une apparente concurrence pour accéder au marché européen de l’énergie verte, les systèmes énergétiques des pays du Maghreb présentent en réalité une forte complémentarité. Les régimes d’ensoleillement et de vent varient selon les territoires, ce qui pourrait contribuer à stabiliser les réseaux si les interconnexions régionales étaient renforcées.

Vers une coopération énergétique maghrébine

Pour Dr Omar, la coopération énergétique maghrébine pourrait ainsi devenir un levier stratégique majeur. L’harmonisation des normes et des mécanismes de certification de l’énergie verte permettrait notamment de créer un véritable marché régional capable de répondre aux exigences des acheteurs européens. La mutualisation des infrastructures existantes, notamment les gazoducs transméditerranéens, pourrait également réduire les coûts de transport de l’hydrogène. Parallèlement, une stratégie industrielle régionale permettrait de développer une chaîne de valeur locale dans la fabrication d’équipements solaires et éoliens, aujourd’hui largement importés.

La région dispose également d’un atout hydrique souvent méconnu. Le sud algérien et tunisien abrite en effet l’une des plus grandes réserves d’eau souterraine au monde : le Système Aquifère du Sahara Septentrional (SASS), qui couvre plus d’un million de kilomètres carrés est partagé entre l’Algérie, la Libye et la Tunisie.

Selon l’expert, une partie de cette ressource pourrait être mobilisée pour soutenir le développement agricole dans les régions arides. Il évoque notamment l’idée de transporter l’eau vers les Hauts Plateaux afin de réduire les déficits hydriques du nord, à l’image du modèle californien où le California Aqueduct transfère l’eau sur plusieurs centaines de kilomètres entre les régions humides et arides.

Au-delà des infrastructures et des technologies, l’avenir énergétique du Maghreb dépendra largement de la capacité des pays de la région à coordonner leurs stratégies. Dans un monde engagé dans la transition bas carbone, transformer les ressources naturelles du désert en moteur de croissance durable pourrait devenir l’un des grands projets économiques du Maghreb au cours des prochaines décennies.

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Auteur

Sabrine AHMED

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