gradient blue
gradient blue
Actualités

Érosion côtière à Hammamet La « Plage Yasmina » se réduit comme peau chagrin

Avatar photo
  • 14 mars 17:30
  • 11 min de lecture
Érosion côtière à Hammamet La « Plage Yasmina » se réduit comme peau chagrin

Une opération de rechargement a été effectuée en 2023, mais s’est soldée par un échec suite à la première tempête qui a fait que la mer a englouti le sable ajouté qui provenait d’une carrière située dans la localité de Borj Hfaiedh, à la périphérie de Hammamet.

En juin 2024, après la visite du Président de la République, M. Kaïs Saïed, à Hammamet, l’Agence de protection et d’aménagement du littoral (Apal) a piloté une deuxième opération de rechargement avec du sable provenant des carrières d’El Oueslatia (gouvernorat de Kairouan), déversant 15.000 m3 de sable sur la plage pour un coût de 1 million et 100 mille dinars, mais toujours sans succès.

La Presse — Phénomène géologique qui se traduit par une perte graduelle de matériaux entraînant le recul des côtes et l’abaissement des plages, l’érosion côtière sur le littoral tunisien ne cessa de prendre de l’ampleur ces dernières années avec la fréquence, la rapidité et l’ampleur des épisodes météorologiques liés aux changements climatiques, faisant peser une menace sur les équipements et infrastructures.

D’ailleurs, la submersion côtière qui concerne fréquemment les zones soumises à l’érosion augmente également les risques de catastrophes naturelles de type tempêtes, orages violents, pluies diluviennes, hausse du niveau de la mer, etc.

Ces dix dernières années, les effets du changement climatique ont été particulièrement visibles, avec l’enregistrement de trois tempêtes de période de retour de 20 ans. Des inondations dévastatrices ont également eu lieu en 2018 à Nabeul, paralysant l’activité économique pendant plusieurs jours.

Cependant, entre vagues déferlantes, courants marins forts, précipitations et inondations ainsi que vents dévastateurs, ce phénomène façonnant progressivement le littoral s’est également accéléré dans nos contrées sous l’effet de l’activité humaine – construction de barrages, jetées ou zones portuaires,  extractions de granulats dans les fleuves, dragages de sédiments dans les ports – : ce qui contribue fortement à l’altération des équilibres sédimentaires.

Disparition des dunes bordières

C’est le cas du littoral du Cap Bon, notamment la zone côtière de Hammamet et particulièrement la plage du centre-ville, dite « Plage Yasmina », qui est en proie à une érosion sans précédent, et dont les dunes bordières ont complètement disparu. Ces dernières jouent en effet un rôle central dans l’écosystème côtier, agissant à la fois comme une protection naturelle, un réservoir de biodiversité et un régulateur sédimentaire. Elles constituent une barrière dynamique essentielle face à la mer. Les détruire, c’est s’exposer à coup sûr à l’avancée de la mer.

« Les premiers signes d’érosion côtière à Hammamet ont été observés en 1931, mais le phénomène s’est accéléré depuis une décennie pour atteindre plus de 5m par an sur certaines côtes », fait savoir le président de l’Association d’éducation relative à l’environnement (Aere) de Hammamet, Dr Salem Sahli.

« Les principaux facteurs en cause sont, d’une part, la destruction des dunes côtières pour la construction d’unités hôtelières et, d’autre part, l’aménagement d’infrastructures maritimes (digues, port/marina). L’érosion est également aggravée par le recouvrement des lits d’oueds par du béton, ce qui a considérablement réduit l’alimentation naturelle des plages en sédiments », ajoute-t-il.

Ainsi, l’avancée de la mer, et par conséquent le recul du trait de côte, n’ont jamais été aussi importants.

« La « plage Yasmina » a reculé de plus de 10 m en deux ans, soit un rythme de recul de 5m par an, et les experts ne sont guère optimistes quant à l’évolution ultérieure de cette plage. Près de trois hectares de sable ont été submergés par la mer entre 2012 et 2019, le siège du Club nautique fut englouti en 2020, les canalisations des eaux usées sont à découvert depuis plusieurs mois, certaines sont endommagées et se déversent directement dans la mer. », souligne Dr Sahli.

« Et pendant ce temps, nos décideurs, à mille lieues des réalités, passent leur temps à se chamailler et se renvoyer la balle. La Municipalité accuse l’Agence de protection et d’aménagement du littoral (Apal) et cette dernière fait la sourde oreille ou assure que les études sont en cours. Quant à l’Office national de l’assainissement (Onas), il brille par son inertie car bien que l’étude technique du projet de restructuration du réseau d’assainissement de la plage Yasmina soit finalisée depuis plus d’un an, et malgré la disponibilité des financements, le projet demeure au point mort. », renchérit-il.

Toujours selon le président de l’Aere-Hammamet, les autorités n’ont accordé aucun intérêt à cet aspect de lutte contre l’érosion côtière, et ce, malgré les appels répétés de la société civile qui intervient pour informer et sensibiliser le public et particulièrement les écoliers et les jeunes sur l’écosystème marin en général et l’érosion côtière en particulier. Or, comprendre le phénomène et en prendre conscience permet d’intervenir rapidement et surtout de mettre en œuvre des solutions douces à même de traiter le problème ou d’en atténuer les effets.

« L’Association d’éducation relative à l’environnement de Hammamet a tiré la sonnette d’alarme sur ce sujet depuis le début des années 90 en multipliant les colloques, séminaires, tables-rondes, expositions, production de supports pédagogiques… Mais rien n’y a fait. Côté décideurs, c’est circulez, y’a rien à voir ! », regrette-t-il.

La technique des ganivelles comme alternative

Pis encore, « Il y a péril en la demeure. Le maintien des conduites de l’Onas sur la plage entraîne une aggravation continue de la pollution marine, avec des conséquences désastreuses sur le plan sanitaire, environnemental et économique pour la ville de Hammamet. Le transfert des canalisations de drainage des eaux usées n’est plus une option, mais une nécessité impérative pour résoudre définitivement ce fléau. », s’alarme Dr Sahli.

Nul doute, le rechargement de la « plage Yasmina » a été entrepris en 2023, mais sans succès : car à la première tempête, la mer a fini par engloutir le sable qui provenait d’une carrière située dans la localité de Bord Hfaiedh, à la périphérie de Hammamet. En juin 2024, après la visite du Président de la République M. Kais Saïed à Hammamet, l’Agence de protection et d’aménagement du littoral (Apal) a piloté une deuxième opération de rechargement avec du sable provenant des carrières d’El Oueslatia (Gouvernorat de Kairouan), déversant 15.000 m3 de sable sur la plage pour un coût de 1 million et 100 mille dinars.

« La nouvelle greffe a aussi été un échec, car aucune étude préalable n’a été faite et la recharge a été entreprise de façon improvisée. Il est utile à ce titre de rappeler que la recharge artificielle d’une plage ne se fait pas avec n’importe quel sable. La mer rejette le sable qu’elle ne reconnaît pas et s’en débarrasse comme l’organisme humain qui rejetterait un corps étranger », déclare le président de l’Aere-Hammamet.

Or, la technique des ganivelles semble être la solution, d’après l’activiste.

« Cette technique a été entreprise avec succès sur nombre de plages en Tunisie. Elle permet la reconstitution des dunes bordières et leur stabilisation (via la végétalisation). Elle a l’avantage d’être peu coûteuse et ne perturbe pas l’écosystème littoral », martèle-t-il.

Rappelons que la 4e phase du programme de protection du littoral tunisien (Pplt4), cofinancée par la coopération allemande (KfW), prévoit entre autres des mesures de lutte contre l’érosion marine du tronçon Béni Khiar – Hammamet, soit un linéaire de 29 km.

« Les bureaux d’étude qui travaillent sur les moyens techniques pour traiter l’érosion des plages de Béni Khiar à Yasmine Hammamet proposent, en plus du rechargement en sable de la plage Yasmina (1.600 000 m3), l’édification d’une jetée de 140 m devant Sidi Bouhdid et un train de huit (08) épis en pierres qui courent le long du littoral jusqu’à Yasmine Hammamet. », mentionne Dr Sahli.

« Sans rejeter en bloc et par principe les protections lourdes, car elles peuvent être parfois nécessaires, nous pensons à l’Association d’Education Relative à l’Environnement de Hammamet (Aere) que l’aménagement de neuf (09) ouvrages c’est trop et exprimons de très fortes réserves quant à la validation des solutions techniques préconisées par le consortium de bureaux d’études. »

Une étude paysagère s’impose

Devant un tel constat, et dans le cadre du Programme de protection du littoral tunisien, l’Aere-Hammamet propose les recommandations suivantes :

– L’étude d’impact sociale et environnementale doit précéder la validation des variantes techniques proposées et non les suivre. Elle devra être réalisée par un bureau d’études différent de celui qui a conçu l’étude de faisabilité et de solutions techniques.

– La nécessité d’une analyse environnementale complémentaire approfondie au-delà de la modélisation hydro-sédimentaire : les conséquences biologiques, l’étouffement des herbiers et organismes marins, détails sur la pollution et la biodiversité, quantification des pertes d’habitats, la gestion des eaux usées et pluviales…

– La réalisation d’une étude paysagère et la nécessité d’interventions « plus vertes » paysagères et architecturales afin de mieux juger du « look final » des aménagements lourds. Le paysage du littoral est le principal atout touristique de Hammamet. Sa dégradation compromet l’attractivité de la destination à long terme.

– Combiner, autant que faire se peut, défense lourde et solutions fondées sur la nature qui ont le mérite d’être des alternatives souples et réversibles (solutions sans regrets).

– Allier rechargement, aménagement de brise-vent et végétalisation pour régénérer et consolider les dunes littorales.

« En prenant en considération ces différents points, le projet bénéficiera de notre soutien et adhésion, car il aura obéi à la règle d’or que tout projet d’aménagement côtier doit respecter à savoir la Gestion Intégrée des Zones Côtières (GIZC). Cette position, bien que critique, se veut constructive et vise à garantir la pérennité environnementale, sociale et économique de notre littoral », conclut Dr Sahli.

« Des solutions fondées sur la nature »

Il est à signaler que l’association TunSea*, en partenariat avec l’Agence de protection et d’aménagement du littoral (Apal) a organisé dans la soirée de samedi dernier un débat ramadanesque intitulé « La mer et le littoral : défis et solutions », en présence d’experts, professionnels du tourisme, représentants d’institutions et d’associations environnementales.

« La Tunisie doit miser sur les solutions fondées sur la nature pour protéger son littoral », fut la principale recommandation issue de cette rencontre, soulignant le rôle crucial des écosystèmes naturels dans la préservation des plages et insistant sur la nécessité de protéger les herbiers marins, les dunes de sable et la biodiversité côtière, véritables barrières naturelles qui renforcent la résilience du littoral face aux assauts de la mer.

Les différents intervenants dans ce débat ont aussi « mis en avant la responsabilité collective de l’ensemble des acteurs », rappelant que « la promotion d’un tourisme durable et la conjugaison des efforts entre les institutions publiques et la société civile sont essentielles pour garantir des plages préservées pour les générations futures ».

*TunSea, plateforme tunisienne de science participative, œuvre au quotidien pour la protection du milieu marin en impliquant des citoyens, des pêcheurs et de jeunes scientifiques dans des projets de terrain, allant du suivi de la biodiversité à la valorisation des déchets marins.

Avatar photo
Auteur

Abdel Aziz HALI

You cannot copy content of this page