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Guerre au Moyen-Orient : Le Maghreb face à l’économie des conflits lointains

  • 14 mars 19:15
  • 6 min de lecture
Guerre au Moyen-Orient : Le Maghreb face à l’économie des conflits lointains

Les tensions au Moyen-Orient dépassent le champ militaire. Au Maghreb, leurs répercussions se lisent déjà dans les prix de l’énergie, l’inflation et les équilibres économiques.

La Presse —Les guerres modernes ne se mesurent plus seulement en kilomètres de front ou en nombre de missiles. Elles se lisent aussi dans les courbes des marchés, les factures d’énergie et les équilibres budgétaires des Etats éloignés du théâtre des opérations. L’escalade militaire qui oppose depuis fin février 2026 les Etats-Unis, l’occupant sioniste, d’une part, et l’Iran, de l’autre, en est une illustration frappante.

Car si les frappes et les ripostes —notamment l’opération américano-sioniste du 28 février suivie de la réponse iranienne «Promesse Honnête 4» — se déroulent au Moyen-Orient, leurs répercussions économiques s’étendent bien au-delà de la zone de conflit. L’Afrique du Nord, déjà exposée aux turbulences de la mondialisation énergétique, en ressent immédiatement les effets.

Plusieurs analyses convergent pour souligner cette vulnérabilité. Des centres de recherche et institutions financières, tels que l’Institut français des relations internationales ou encore la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, mettent en avant un phénomène récurrent dans l’histoire économique régionale : les crises internationales accentuent les fractures internes du Maghreb entre pays exportateurs et importateurs d’énergie. La crise actuelle ne fait pas exception.

Le pétrole, baromètre des tensions

Au centre de l’équation géopolitique se trouve le Détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite près de 20 % du pétrole mondial. Toute menace sur cette artère énergétique suffit à faire trembler les marchés. Début mars 2026, le prix du Brent a fortement progressé, dépassant les 100 dollars le baril après plusieurs jours de hausse rapide. Ce mouvement, classique en période de tension géopolitique, agit comme un révélateur des fragilités économiques régionales. Dans le Maghreb, l’effet est double et profondément asymétrique. Pour les exportateurs d’hydrocarbures comme l’Algérie et la Libye, la hausse des prix constitue un soulagement budgétaire. Les recettes d’exportation augmentent mécaniquement, renforçant les marges de manœuvre financières de ces Etats.

Pour les importateurs nets d’énergie— le Maroc, la Tunisie et l’Égypte— la même évolution devient au contraire un facteur de vulnérabilité.

De l’avis des centres de recherche précités, l’histoire économique de la région montre que chaque choc pétrolier creuse cette divergence. Le Maghreb vit alors une forme de «fracture énergétique», où certains Etats bénéficient de la conjoncture tandis que d’autres en subissent les effets inflationnistes.

Inflation et fragilité sociale

La hausse du pétrole ne s’arrête pas à la pompe. Elle irrigue l’ensemble de l’économie. Lorsque les prix de l’énergie augmentent, le transport devient plus coûteux, les chaînes logistiques se renchérissent et les prix alimentaires suivent. Dans des économies déjà soumises à une pression inflationniste persistante, ce mécanisme agit comme un amplificateur.

En Tunisie, où les finances publiques restent contraintes et les subventions énergétiques importantes, la question devient rapidement politique. Une hausse prolongée du baril risque d’alourdir les dépenses budgétaires tout en érodant le pouvoir d’achat des ménages.

Dans ce contexte, la question énergétique rejoint la question sociale. Les fluctuations du pétrole, décidées à des milliers de kilomètres, finissent par se traduire dans les marchés locaux, dans les prix du transport ou dans le coût du panier alimentaire. Ainsi, la géopolitique devient une réalité quotidienne.

Tourisme et investissement : effets collatéraux

Au-delà de l’énergie, les conflits régionaux produisent un autre effet moins visible, mais tout aussi déterminant : la hausse de la perception du risque. Dans les marchés financiers, cette «prime de risque» se traduit par une volatilité accrue. Début mars 2026, la Bourse de Casablanca a enregistré un recul notable, reflet de la nervosité des investisseurs face à l’incertitude régionale, d’après l’Ifri.

Le tourisme, secteur stratégique pour plusieurs économies nord-africaines, pourrait également subir les contrecoups indirects de la crise. Une hausse du prix du kérosène renchérit le transport aérien, tandis que l’instabilité régionale peut inciter certains voyageurs à différer leurs déplacements. Pour des pays comme la Tunisie, le Maroc ou l’Egypte, où le tourisme représente une source essentielle de devises, la sensibilité à ces chocs extérieurs reste forte.

L’Egypte et la fragilité des routes maritimes

L’Égypte occupe une position particulière dans cette crise. Son économie dépend fortement des flux maritimes et des revenus générés par le Canal de Suez, l’une des principales artères du commerce mondial.

Les tensions régionales, notamment en mer Rouge, peuvent perturber ces flux et réduire les recettes du canal, une source majeure de devises pour le pays. Dans le même temps, une guerre prolongée pourrait modifier les priorités financières des monarchies du Golfe, traditionnellement partenaires économiques de l’Égypte. Si leurs ressources sont réorientées vers la sécurité ou la défense, l’aide financière régionale pourrait se contracter.

Une dépendance structurelle révélée

La crise actuelle agit finalement comme un révélateur. Elle rappelle que le Maghreb reste profondément inséré dans les dynamiques énergétiques et géopolitiques du Moyen-Orient. Les crises lointaines s’y traduisent presque immédiatement par des tensions économiques. Cette réalité n’est pas nouvelle. Des chocs pétroliers des années 1970 à la crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine, les économies nord-africaines ont régulièrement subi les contrecoups des turbulences internationales.

Mais chaque crise souligne la même nécessité : réduire la dépendance énergétique et renforcer les capacités d’adaptation économiques. Ce n’est plus un choix, mais plutôt une nécessité pour la Tunisie.

La diversification des sources d’énergie, le développement des renouvelables et une coopération régionale plus structurée apparaissent désormais comme des impératifs stratégiques pour un vrai sauvetage. Car dans l’économie contemporaine, les guerres ne se limitent plus aux lignes de front. Elles traversent les marchés, les ports et les budgets nationaux et frappent parfois plus durement et de plein fouet aussi bien les spectateurs que les protagonistes.

 

Auteur

Mohamed Hedi ABDELLAOUI

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