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Economie

Fuite des compétences médicales : Un défi économique pour la Tunisie

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  • 15 mars 20:00
  • 6 min de lecture
Fuite des compétences médicales : Un défi économique pour la Tunisie

La répercussion de l’exode des cardiologues tunisiens ne se limite plus au domaine médical : il génère des coûts directs et indirects pour l’Etat et les ménages, fragilise les hôpitaux et alourdit le recours au secteur privé. Face à cette fuite de compétences stratégiques, experts et décideurs appellent à une gestion économique et structurée de la formation, de l’offre de soins et de la diaspora médicale.

La Presse — Le départ des cardiologues tunisiens prend aujourd’hui une dimension économique préoccupante. Cette fuite des compétences médicales commence à peser concrètement sur les finances publiques et sur le pouvoir d’achat des ménages. Longtemps perçu comme un phénomène conjoncturel ou strictement sectoriel, cet exode révèle désormais des fragilités structurelles du système de santé, dont les répercussions dépassent le seul champ médical.

En effet, chaque spécialiste formé puis parti à l’étranger représente un investissement public non valorisé et une capacité de soins en moins pour le territoire. Cette raréfaction des compétences se traduit progressivement par un allongement des délais de prise en charge, un recours accru au secteur privé souvent plus coûteux et, dans certains cas, par des évacuations sanitaires vers l’étranger.

Un impact économique concret

L’exode des cardiologues tunisiens n’est plus une question théorique. Il s’impose désormais comme un véritable enjeu de sécurité sanitaire, aux répercussions économiques bien réelles. Dans ce contexte, Dr Lilia Zakhama, professeure en cardiologie, cheffe du service de cardiologie de l’hôpital des Forces de sécurité intérieure La Marsa, et vice-doyenne, directrice des études à la Faculté de médecine de Tunis (Université de Tunis El Manar), a déclaré que cette dynamique appelle aujourd’hui à une lecture stratégique dépassant le seul champ médical.

Lorsqu’un cardiologue formé localement quitte le pays, l’Etat perd non seulement un capital humain précieux, mais également une capacité de prise en charge essentielle. A cette perte directe viennent s’ajouter des coûts indirects, souvent sous-estimés, tels que des diagnostics tardifs, des complications cardiovasculaires évitables ou encore des transferts vers le secteur privé et vers des soins à l’étranger. Autant de situations qui génèrent des dépenses supplémentaires, tant pour les finances publiques que pour les ménages. La spécialiste a, d’ailleurs, souligné que le coût réel de ces dérives demeure encore insuffisamment documenté.

Dans le prolongement de ce constat, l’absence d’un outil national capable de mesurer précisément le coût de cet exode constitue, selon elle, une faiblesse majeure. Disposer de données objectives sur ses impacts économiques et sanitaires devient dès lors une priorité, aussi bien pour la recherche que pour la décision publique. A ce propos, Dr Zakhama a insisté sur la nécessité de mettre en place des instruments d’évaluation robustes afin d’éclairer les choix des décideurs.

Réformes et innovation pour rationaliser le système de santé

Par ailleurs, la pénurie de cardiologues fragilise directement l’équilibre économique des hôpitaux, qu’ils soient publics ou privés. Continuer à maintenir des services sous-dotés s’avère, à terme, plus coûteux économiquement et plus risqué sur le plan médical, a-t-elle averti. Dans ces conditions, une restructuration de l’offre de soins apparaît inévitable, passant notamment par la concentration des activités lourdes dans des centres régionaux de référence, la fermeture ou la reconversion de services devenus non viables, ainsi que par une clarification des relations contractuelles entre établissements publics et privés. Certes, ces choix demeurent politiquement sensibles. Néanmoins, l’expérience montre que l’inaction finit toujours par coûter plus cher que la réforme, tant financière que sanitaire, a-t-elle observé.

Dans le même esprit de rationalisation, l’intelligence artificielle ne doit pas être abordée comme un effet de mode ni comme un simple affichage technologique. Son intérêt, a précisé Dr Zakhama, réside dans un objectif clair : améliorer la qualité des soins tout en maîtrisant les dépenses.

Toutefois, son déploiement suppose des investissements ciblés, inclut des infrastructures numériques fiables, des logiciels adaptés aux besoins cliniques, la formation des professionnels ainsi que des cadres clairs en matière de sécurité, d’éthique et de gouvernance des données de santé.

Elle a, à ce titre, mis en garde contre une approche exclusivement centrée sur l’achat de solutions importées coûteuses. La priorité devrait plutôt porter sur le développement d’outils adaptés au contexte local. En cardiologie, l’IA peut, en effet, produire un impact tangible, notamment dans l’imagerie multimodale en accélérant l’analyse et en renforçant l’aide au diagnostic ainsi que dans la prévention cardiovasculaire, grâce à une meilleure stratification du risque permettant d’orienter les politiques de santé vers la prévention plutôt que vers la prise en charge tardive des complications. Sans une gouvernance nationale des données de santé, ces investissements risquent, toutefois, de rester dispersés et peu rentables, a-t-elle estimé.

La diaspora médicale : un potentiel économique à exploiter

Dans cette perspective, la réponse à l’exode ne saurait se limiter à augmenter le nombre de diplômés. Former davantage de cardiologues pour les voir partir plus rapidement n’a aucun sens économique, a affirmé Dr Zakhama. Il devient donc indispensable de former des profils à forte valeur ajoutée, capables d’assurer à la fois une expertise clinique avancée, la maîtrise des outils numériques, la coordination des parcours de soins et, pour certains, des fonctions de pilotage hospitalier.

Une telle évolution suppose une réforme en profondeur de la formation initiale et continue, avec des parcours évalués non pas sur leur volume, mais sur leur impact réel sur le système de santé, a-t-elle recommandé.

Pour autant, l’exode des cardiologues ne sera probablement jamais totalement stoppé. Il doit donc être organisé. La Tunisie gagnerait, selon elle, à mettre en place des mécanismes institutionnels capables de transformer sa diaspora médicale en véritable ressource, à travers la télé-expertise ciblée, des missions temporaires structurées ou encore une participation renforcée à la formation et à la recherche locales.

En l’absence d’un cadre officiel, ce potentiel demeure largement inexploité, a conclu la spécialiste. Au final, l’exode des cardiologues constitue un défi majeur pour le système de santé tunisien.

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Auteur

Sabrine AHMED

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