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Jusqu’à 7 milliards de dinars de manque à gagner par an : TAV Tunisie alerte sur la sous-exploitation de l’aéroport d’Enfidha

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  • 15 mars 14:48
  • 8 min de lecture
Jusqu’à 7 milliards de dinars de manque à gagner par an : TAV Tunisie alerte sur la sous-exploitation de l’aéroport d’Enfidha

Chaque passager non accueilli représente une perte de recettes et d’emplois, et chaque retard dans la levée des blocages freine le rayonnement touristique du pays.

La Presse —L’aéroport international d’Enfidha-Hammamet, joyau architectural et infrastructure aéroportuaire moderne de la Tunisie, se trouve aujourd’hui confronté à une situation paradoxale. Malgré des équipements à la pointe de la technologie, une capacité théorique de sept millions de passagers par an et une extension possible jusqu’à 28 millions, l’aéroport reste sous-exploité, freinant le développement touristique et économique du pays.

Selon Mélanie Lefebvre, directrice générale de TAV Tunisie, la société qui exploite également l’aéroport de Monastir-Habib Bourguiba dans le cadre d’une concession de 40 ans avec l’État tunisien, plusieurs facteurs structurels, administratifs et un manque de volonté politique empêchent l’aéroport de jouer pleinement son rôle stratégique.

“Nous avons un aéroport clés en main, moderne, sécurisé, prêt à accueillir des millions de passagers, et il n’est pas utilisé. Chaque année, la Tunisie perd des milliards de dinars, non seulement pour l’entreprise, mais aussi pour l’économie et le tourisme du pays”, indique-t-elle à La Presse de Tunisie, lors d’une rencontre avec des représentants des médias, tout en ajoutant qu’avec 610 employés tunisiens, TAV Tunisie représente un acteur stratégique pour le secteur aéroportuaire national, apportant à la fois expertise, emplois et investissements.

Une infrastructure moderne vs une sous-exploitation coûteuse pour le pays

Enfidha-Hammamet a été mis en service en décembre 2009 pour alléger la pression sur l’aéroport de Tunis-Carthage et pour devenir un hub touristique majeur pour le Sahel, le Cap Bon et le centre du pays. Il s’étend sur 4.300 hectares, avec 32 postes de stationnement pour avions, 18 passerelles mobiles et une tour de contrôle de 85 mètres, offrant ainsi une capacité unique en Tunisie et en Afrique du Nord.

L’aéroport se distingue aussi par ses cinq niveaux de contrôle des bagages, un standard de sécurité élevé reconnu internationalement, ainsi que par sa qualité de services. Selon une enquête menée par EasyJet en 2024, il a été classé à deux reprises parmi les trois meilleurs aéroports du monde, ce qui souligne l’excellence opérationnelle et le niveau de satisfaction des voyageurs.

À côté, l’aéroport de Monastir-Habib Bourguiba, exploité également par TAV Tunisie, représente un aéroport historique. Bien implanté localement, il bénéficie d’une réputation positive auprès des touristes et des compagnies aériennes, mais reste moins extensible et moins moderne qu’Enfidha-Hammamet. Ensemble, ces deux aéroports constituent les principaux points d’entrée pour les touristes et les passagers nationaux, jouant un rôle clé dans la stratégie de développement touristique tunisienne.

Malgré ses capacités et ses atouts, Enfidha-Hammamet n’a accueilli que 1,5 million de passagers en 2025, soit moins d’un quart de sa capacité nominale. Pour Mélanie Lefebvre, ce déficit représente une perte massive pour l’économie tunisienne. Selon ses estimations, chaque 100.000 touristes supplémentaires génèrent 25 millions d’euros (~80 millions de dinars) et créent 400 emplois, dont 150 directs et 250 indirects.

“L’exploitation optimale de l’aéroport pourrait ainsi générer jusqu’à 7 milliards de dinars de recettes annuelles pour l’État, en tenant compte des retombées dans l’hôtellerie, la restauration et les loisirs… Les recettes aéroportuaires représentent seulement 2 à 3 % de cette valeur. Le reste est réinjecté dans l’économie locale. Et une sous-exploitation représente, sur plusieurs années, un manque à gagner hallucinant pour l’économie tunisienne”, précise Mme Lefebvre.

Le constat est clair : la Tunisie ne tire pas pleinement parti de ses infrastructures et de son potentiel touristique, et cette sous-exploitation représente un véritable manque à gagner sur le long terme. Mme Lefebvre insiste : “Nous avons 8 millions de capacités de passagers inutilisées. C’est un potentiel énorme, et chaque année qui passe sans l’exploiter est une perte considérable pour l’économie nationale”.

Les freins à la croissance: connectivité et accords bilatéraux

Selon la directrice générale de TAV Tunisie, les principaux obstacles à une exploitation optimale ne sont pas techniques, mais administratifs et politiques. L’accès terrestre à Enfidha-Hammamet reste limité, ce qui freine le transport de passagers depuis Tunis et d’autres villes importantes. La mise en place d’une liaison ferroviaire rapide, prévue depuis le projet initial, tarde à se concrétiser. “Ce n’est pas compliqué techniquement, mais il faut une volonté politique pour que cela avance”, explique Mme Lefebvre.

Par ailleurs, les accords bilatéraux et les autorisations de vol constituent un autre frein majeur. Certaines compagnies étrangères, comme EasyJet Europe, ont été limitées dans leur développement vers la France, l’Allemagne ou la Belgique, faute d’un capital correspondant aux exigences des accords avec la Tunisie. Ces restrictions ont empêché l’arrivée potentielle de jusqu’à un million de passagers supplémentaires rien que pour le marché européen. Selon la DG, ces blocages sont coûteux et ralentissent la croissance touristique et économique du pays. “Ce ne sont pas des obstacles insurmontables. Tout est prêt, il suffit de débloquer certaines décisions”, précise-t-elle.

Quelle vision ?

Face à ces contraintes, TAV Tunisie affiche une vision claire et ambitieuse. La société vise à augmenter le nombre de vols et de passagers, à développer de nouvelles lignes et destinations, et à promouvoir le tourisme tunisien via une exploitation optimale de ses infrastructures.

Depuis son arrivée en Tunisie, TAV a investi massivement dans la modernisation et le développement des deux aéroports, avec un investissement initial de 500 millions d’euros pour Enfidha-Hammamet et des investissements annuels de 40 millions de dinars pour l’entretien et l’amélioration continue des services. L’objectif est de garantir une expérience passager fluide, sécurisée et conforme aux standards internationaux.

Mélanie Lefebvre insiste sur le rôle stratégique de ces investissements : “Nous avons la capacité, le savoir-faire et les infrastructures. Tout est prêt pour accueillir plus de passagers et soutenir l’économie tunisienne. Il ne manque qu’une volonté politique pour lever les blocages et exploiter pleinement ce potentiel”.

La DG souligne en outre que TAV Tunisie travaille à diversifier les marchés et à renforcer les relations avec des compagnies aériennes internationales. Des lignes vers l’Europe de l’Est, la Russie, la Turquie, le Golfe, la Chine et l’Arabie saoudite sont à l’étude ou en développement, avec pour objectif d’augmenter le trafic aérien et d’attirer davantage de touristes.

D’après la responsable, si les freins étaient levés et les infrastructures pleinement exploitées, Enfidha-Hammamet pourrait devenir un moteur de développement pour la Tunisie. “L’augmentation du trafic touristique permettrait non seulement de générer des milliards de dinars pour l’État, mais aussi de créer des milliers d’emplois directs et indirects, de stimuler l’économie locale et de renforcer l’attractivité internationale du pays… Chaque passager supplémentaire bénéficie à l’ensemble du secteur touristique, de l’hôtellerie aux loisirs en passant par la restauration. Nous ne parlons pas ici d’enrichissement privé. 97 % de la valeur créée reste dans le pays…Chaque retard, chaque décision administrative qui bloque l’aéroport, c’est un manque à gagner énorme pour le tourisme tunisien et pour l’économie”, explique-t-elle.

Avec un contrat de concession courant jusqu’en 2047, TAV Tunisie est engagée sur le long terme dans le développement de ses infrastructures. La société se dit prête à transformer Enfidha-Hammamet en hub aérien et touristique de référence, à renforcer le tourisme dans la région et à maximiser les retombées économiques.

Pour la DG, le message est clair : “Ce projet est clés en main, moderne et sécurisé. Il ne s’agit ni de politique, ni de spéculation. Il s’agit de pragmatisme et d’efficacité économique. Si nous parvenons à lever les blocages, la Tunisie pourra enfin tirer pleinement parti de ses aéroports, de son attractivité touristique et de son potentiel économique”.

Et d’ajouter : l’aéroport d’Enfidha-Hammamet, avec ses équipements modernes, son orientation touristique et son potentiel inexploité, pourrait ainsi devenir un véritable moteur de croissance pour la Tunisie, à condition que les décisions et les actions nécessaires soient prises rapidement pour lever les obstacles actuels.

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Auteur

Meriem KHDIMALLAH

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