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« Rêve(s)… Comédie Noire » de Jalila Baccar & Fadhel Jaïbi : Sonder les désillusions

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  • 15 mars 20:15
  • 5 min de lecture
« Rêve(s)… Comédie Noire » de Jalila Baccar & Fadhel Jaïbi : Sonder les désillusions

La dernière création du duo Jalila Baccar – Fadhel Jaïbi « Rêve(s)… Comédie noire » a donné vie aux tracas d’un vivre-ensemble, qui chavire entre espoirs et cauchemars.

Avec une once de sarcasme et de noirceur bien dosée, ce 3e volet d’une trilogie tente d’éveiller les consciences et fait office d’un théâtre-documentaire anthropologique.

La Presse — Que serait un théâtre s’il ne puise pas dans le réel et ne le bouscule pas ? « Rêve(s)… Comédie noire » est une fiction, qui fait écho aux hantises d’un collectif, sans cesse, aux prises aux doutes, au désenchantement.

Elle met en scène des Tunisiens lambdas, qui aspirent à une existence, plus reluisante, prometteuse, tentant de garder la tête hors du marasme. « Rêve(s) … Comédie noire », par son titre, est porteuse d’espoir.

Elle prône des récits de vie, brisés, malmenés, par l’époque, mais tournés vers un avenir rêvé… et que serait une existence dénuée de « Rêves », sinon le néant ?

Sur scène, au moins six personnages, aux vécus denses, marginaux, s’entrechoquent dans un immeuble délétère du centre–ville nommé « El Mauro ».

L’immeuble qui les abrite s’efforce de ne pas les engloutir. Ce lieu est la défintion même de la personnification. A lui seul, il remplit la scène tel un personnage en plus. Sujet aux délabrements, aux fracas, à l’usure du temps, il s’érige pourtant face à cette destruction qui le guette.

« El Mauro » est un édifice porteur d’histoire et d’esprits tourmentés, criants de détresse, coincés dans son antre, et qui parviendront (peut–être) à toucher les lueurs.

Cette panoplie de personnages laisse défiler, pour le public, une journaliste d’investigation révoltée, un éboueur, perçu comme cinglé, un concierge, éhonté, au tempérament sans filtres, une auxiliaire de vie désillusionnée, qui voit sa vie s’évaporer, un personnage autiste, doté d’une fibre artistique, exclu par la société et enfin, à leur tête, une comédienne déchue, Jamila, vivant une vie précaire.

La (sur)vie, déjà fragile entre ces personnages, bascule dans le désarroi lorsqu’un cadavre est découvert dans l’immeuble.

Les autorités s’en mêlent et agiront comme un déclencheur de violence(s), de peur(s) et de désillusions collectives. Une police révélatrice de secrets enfouis et de dessous glauques s’empare de la situation.

Des personnages éclectiques, minutieusement construits, se mettront sur son chemin. Ces mêmes protagonistes sont campés par Jalila Baccar, Jamel Madani, Mohamed Chaâbane, Mariem Ben Hamida et Mounir Khazri, et font résonner des noms connus, tels que Jamel Abdennaceur, Shakespeare.

Tel un électrochoc, la pièce agite brutalement le spectateur et le met face à une réalité crue et cruelle. Elle transcende cette peur collective silencieuse, ébranle les idéaux et met en scène différentes contradictions sociales : celles générationnelles, profondément ancrées, et les nouvelles, qui s’installent dans le présent, bien pesantes.

Six vies truffées de tournants s’entremêlent, s’affrontent et se confrontent sur la scène du Rio durant 2 heures 10 mn. Des vies, passées au crible par une bien-pensance péjorative, conformiste, écrasante par ses opinions dominantes, politiquement correcte et moralement supérieure.

La scénographie de «Rêve(s)… Comédie noire » est génératrice de tensions, de suspense. Elle est bien remplie, détaillée, et casse avec le minimalisme habituel du théâtre Jaïbi.

Au gré des événements, le décor change, parfois, éclate, à l’image de rêves brisés, de fractures humaines nombreuses et d’interrogations effervescentes.

Doit-on bien connaître d’aussi près les cauchemars pour aspirer aux rêves réalistes, nullement fantasmés ?  Fidèle à son histoire, à sa mission, le théâtre de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi demeure amplement critique et engagé.

Un théâtre citoyen. Dans cette récente œuvre, un microcosme social est esquissé, métaphore d’un pays en ébullition, traversé par différentes tares sociales, à savoir les non–dits, le racisme, divers traumatismes et paradoxes, des complexes à n’en plus finir, peu assumés.

En comparaison aux précédentes œuvres comme « Au bout de la mer », « Peur(s) » et « Violence(s), « Rêve(s)… Comédie noire » Parvient au public avec un zeste d’humour qui pousse à la réflexion .

Elle est traitée autrement, avec un certain sarcasme et un ton doux–amer, saisissant, de bout en bout. La pièce peut être modifiée et mise au point, selon l’actualité. La création a été présentée durant trois cycles consécutifs au Rio.

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Auteur

Haithem Haouel

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