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Société

Chroniques de la Byrsa

  • 16 mars 17:45
  • 3 min de lecture
Chroniques de la Byrsa

Aveugles et aveuglément

Je l’appelle «Qattous», tout simplement, parce que, depuis le temps que cette race féline prolifère chez moi, je n’arrive plus à suivre le rythme et à donner un nom à chacun. Celui-là, à l’époque un roux minet de pas plus de trois mois d’âge à mon avis, a mérité le sien parce qu’un jour, rentrant chez moi, je l’ai rencontré dans notre rue et qu’il est venu vers moi lorsque je l’ai interpellé par son appellation générique.

«Qattous», donc, a continué à grandir chez moi avec ses congénères quand il a attrapé ce que je pense être une conjonctivite, par ailleurs répandue dans la troupe, et que je soigne moi-même. Sauf que lui, il n’a pas voulu se laisser faire et, à chaque fois que je m’y essayais, il me lacérait les mains. J’ai donc fini par abandonner et lui par perdre la vue. Me retrouvant avec un petit aveugle, j’ai dû m’adapter à son nouvel état et gérer la situation avec, tout de même ! son concours. J’ai essayé, en somme, de me substituer à sa vue, à ses yeux, dans la limite du possible.

Et c’est ainsi que, petit à petit, je suis parvenu à le guider par la voix : «Qattous, Qattous, par ici», «Qattous, viens, je suis là». Je le conduis ainsi vers son bac d’eau, vers la gamelle collective ou vers ses «toilettes» dans le jardin, guidé par ses réclamations miaulées et ses réactions lorsque j’étais sur une fausse piste et que, grosso modo, j’ai fini par savoir interpréter. Comment m’y suis-je pris ? En combinant observation et simulation de l’état de cécité. Ah, ça y est. Nous y sommes : en me mettant à la place d’un aveugle dans pareilles situations et en me demandant : «Comment m’y prendrais-je dans ce cas ?»; mais aussi en essayant de deviner la nature et le nombre d’obstacles qui peuvent se dresser devant ma démarche.

Une obligation d’anticipation et un devoir de facilitation
pour que tout le monde puisse se déplacer
avec le minimum de contraintes et le maximum de sécurité

J’ai raconté l’histoire de «Qattous» pour dire l’état d’esprit qui doit prévaloir dans nos rapports avec les handicaps lorsqu’on est appelé à venir au secours des handicapés. Quelqu’un dont le métier pour lequel il est rémunéré par la collectivité est précisément d’organiser la circulation sur les voies piétonnes doit penser à tous les handicapés et entre autres aux non-voyants. Il a une obligation d’anticipation et un devoir de facilitation pour que tout le monde puisse se déplacer avec le minimum de contraintes et le maximum de sécurité. Pour cela, avant d’entreprendre l’aménagement des voies de circulation, en particulier les trottoirs (quand il y en a !) il devra tout d’abord essayer de se mettre à la place des différentes catégories d’usagers, en particulier les handicapés et, au besoin, s’assurer leur concours avant la mise en chantier et après. Si tel avait pu être le cas, nous n’aurions pas vu une forêt de poteaux implantés sur les trottoirs, ni, surtout, des plaques indicatives ou signalétiques apposées à hauteur d’homme et qu’un non-voyant se prendrait en pleine figure s’il n’est pas accompagné.

Auteur

Tahar Ayachi

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