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Tribune – La Tunisie au cœur des mutations mondiales : De la périphérie au centre de l’économie ?

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  • 19 mars 18:30
  • 6 min de lecture
Tribune – La Tunisie au cœur des mutations mondiales : De la périphérie au centre de l’économie ?

Par Halim Boussema *

Dans les moments de grandes transformations, les opportunités ne naissent pas des souhaits, mais d’une lecture lucide des rapports de force économiques. Aujourd’hui, avec la montée des tensions dans le Golfe et l’augmentation des risques géopolitiques dans une région historiquement attractive pour les investissements, les capitaux se déplacent discrètement mais rapidement, à la recherche d’environnements plus sûrs, plus stables et plus rentables.

Dans ce contexte, certains pays, à l’instar de la Malaisie, commencent à se positionner comme alternatives. Mais une analyse approfondie montre que le pays le mieux placé pour tirer parti de cette conjoncture n’est pas forcément le plus éloigné géographiquement… mais le plus proche des centres de décision et des marchés : la Tunisie.

Ce constat n’est pas théorique. Il est confirmé par les chiffres. La Tunisie, qui oriente plus de 80 % de ses exportations vers le marché européen, bénéficie d’une proximité logistique lui permettant d’être à moins de 24 heures des principaux ports européens, alors que les chaînes d’approvisionnement en provenance d’Asie nécessitent plusieurs semaines.

Ce seul facteur est en mesure de redessiner la carte des investissements industriels dans un contexte mondial marqué par la réduction des risques et l’accélération des délais de livraison. À cela s’ajoute l’existence de plus de 7.000 entreprises industrielles, dont des centaines totalement exportatrices, ainsi qu’un secteur industriel contribuant à plus de 25 % du PIB — un indicateur rare dans la région.

La force de la Tunisie ne se limite pas à sa géographie ou à son tissu industriel. Elle réside également dans son capital humain. Le pays compte plus d’un million de cadres et de compétences — ingénieurs, techniciens, médecins — dont une grande partie exerce aujourd’hui à l’étranger, révélant un potentiel interne encore inexploité.

Par ailleurs, la Tunisie dispose de l’un des taux d’ensoleillement les plus élevés du bassin méditerranéen, avec plus de 300 jours de soleil par an, ainsi que de zones à fort potentiel éolien. Elle est ainsi naturellement positionnée pour devenir une plateforme régionale des énergies renouvelables et de l’hydrogène vert, à un moment où l’Europe redéfinit profondément son système énergétique.

Le paradoxe le plus marquant est que la Tunisie n’a jamais été un pays en quête de positionnement… Elle a même été, à certaines périodes, en avance sur des expériences aujourd’hui considérées comme des modèles mondiaux. Avant l’ascension de la Malaisie, de Singapour ou de la Corée du Sud, la Tunisie disposait déjà d’un tissu industriel respectable, d’une administration relativement moderne, d’un système éducatif et sanitaire avancé, ainsi que d’une réelle capacité d’exportation dans l’agriculture et l’industrie de transformation. La différence ne résidait pas dans les moyens, mais dans la continuité des réformes et des décisions. C’est ce qui a permis à ces pays de progresser, tandis que la Tunisie est restée dans l’hésitation.

Aujourd’hui, avec le basculement des équilibres mondiaux, l’opportunité se présente de nouveau — mais dans des conditions plus exigeantes. La Chine, malgré sa puissance, fait face à une hausse des coûts de production et à des pressions géopolitiques croissantes. La Turquie est confrontée à des fluctuations monétaires et à une inflation élevée. Le Maroc, quant à lui, enregistre des avancées notables, mais demeure limité en profondeur industrielle et en volume de compétences comparativement à la Tunisie. Cette réalité place la Tunisie dans une position unique : celle de l’accélération, non du rattrapage.

Dans ce contexte, la tenue d’un conseil ministériel restreint consacré à la réforme des entreprises publiques revêt une importance particulière. Mais elle soulève également une question de timing et de méthode. Avant d’engager des restructurations coûteuses, il devient impératif de convoquer un conseil plus large, capable de définir clairement la place de la Tunisie dans ces mutations globales, notamment à la lumière des répercussions directes des tensions dans le Golfe sur les prix de l’énergie, les chaînes d’approvisionnement et les financements.

Le monde redessine aujourd’hui ses centres économiques, et les pays qui ne se positionnent pas risquent d’être marginalisés. L’enjeu n’est donc pas seulement de réformer en interne, mais de définir des marchés cibles, des partenaires financiers et des alliances stratégiques. Avant d’injecter des ressources, il faut répondre à une question essentielle : pour qui produisons-nous, avec quels financements et pour quels marchés ? C’est à cette condition que la réforme cessera d’être un fardeau pour devenir une opportunité.

Cependant, cette opportunité ne se concrétisera pas d’elle-même. Le monde ne récompense pas les potentialités inexploitées, mais les nations capables de les traduire en politiques concrètes. La Tunisie a aujourd’hui besoin de décisions courageuses : une réconciliation économique globale pour restaurer la confiance entre l’État et les acteurs économiques, une réforme profonde de l’administration et du système financier, une libération de l’initiative privée, ainsi qu’une modernisation du cadre de change et du système bancaire. Il est également indispensable de lancer de grands projets dans les énergies renouvelables et de positionner le pays comme une plateforme industrielle et technologique tournée vers l’export, à destination de l’Europe et de l’Afrique.

Ce qui se joue aujourd’hui à l’échelle mondiale n’est pas une crise passagère, mais une véritable redistribution des centres de production et d’investissement. Dans ces moments décisifs, ce ne sont pas uniquement les pays les plus puissants qui avancent, mais aussi ceux qui savent lire les transformations. Et la Tunisie, avec sa position géographique, ses compétences et ses ressources, n’est pas un pays en quête d’opportunité… elle est une opportunité en attente de décision.

Soit elle devient un refuge sûr pour les capitaux dans un monde instable, retrouvant ainsi sa place naturelle comme puissance de production et d’exportation au cœur de la Méditerranée, soit elle choisit, une fois de plus, de rester spectatrice… dans un monde qui n’attend personne.

H.B.  (*) Député indépendant 

N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.
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La Presse

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