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Tribune – 20 mars 2026 : 70e anniversaire de l’indépendance de la Tunisie, ce rêve… longtemps rêvé

  • 20 mars 11:10
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Tribune – 20 mars 2026 : 70e anniversaire de l’indépendance de la Tunisie, ce rêve… longtemps rêvé

Notre immortel poète Aboulkacem Chebbi dixit dans les années 30 du siècle dernier  « Si  le peuple, un jour, aspire à la vie……il faut que le destin obéisse.», et « Comme il faut que la nuit s’estompe. . .. Comme il faut que les chaînes se brisent ».

En effet, la Tunisie commémore, demain vendredi 20 mars, le glorieux 70e anniversaire de son indépendance qui eut lieu à la même date historique de l’année 1956. Mais pour en arriver là, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et, surtout, de nombreux martyrs ont inscrit leurs noms au panthéon de l’Histoire de notre pays. 

Aussi faut-il rappeler que le dix-neuvième siècle a été le siècle de la colonisation de la plupart des pays africains par les puissances européennes qui, grâce à leur développement économique qui a engendré leur puissance, ont décidé, en utilisant, ruse, force et  subterfuges, le moins qu’on puisse dire, inadmissibles, de conquérir de vastes régions en Afrique, au Moyen–Orient et en Asie, pour l’exploitation de leurs importantes ressources minières, d’une part, et constituer pour certaines d’entre elles, d’immenses empires d’autre part, d’où de vastes marchés pour leur économie ainsi qu’une  source de main-d’œuvre abondante et  « bon marché ».

C’est dans ces conditions qu’eut lieu, le 5 juillet 1830, l’occupation de l’Algérie par la France. Celle-ci, après avoir maîtrisé la situation dans cette nouvelle colonie, décida d’étendre son hégémonie aux deux pays frontaliers à l’Algérie, la régence de Tunis à l’est et le sultanat du Maroc à l’ouest. Il y a lieu de signaler que cela n’a pas été du tout facile et beaucoup de résistance et de nombreuses révoltes populaires ont eu lieu, à plusieurs reprises, aussi bien en Algérie, qu’en Tunisie et au Maroc et n’ont pu être matées que dans des bains de sang.

Nul doute qu’au moment de la pénétration française en Tunisie, prétextant l’insécurité que faisaient régner les tribus des Khmirs sur les frontières, la France s’attendait, à l’époque, à une balade face à un pays quasiment en déroute financière. Ce ne fut aucunement le cas et la colonisation de la Tunisie, en 1881, coûta la vie à des milliers de Tunisiens qui menèrent une lutte sanglante et acharnée pour défendre la patrie et ce, malgré le déséquilibre des forces.

En effet et durant toute la période coloniale allant de 1881 à 1956, d’énormes sacrifices avaient été consentis par le peuple tunisien en vue de retrouver son indépendance et sa liberté. Il est bon d’en rappeler quelques-uns : 

1- la révolte de Thala en 1906 ;

2- les événements du Djellaz du 7 novembre 1911, au cours desquels des Tunisiens furent décapités à Sijoumi et en leur mémoire, un monument fut érigé ; 

3- les événements du 9 avril 1938 au cours desquels les Tunisiens sont sortis nombreux pour réclamer un parlement et une démocratie et des dizaines de personnes ont en payé le prix ;

4- par la révolte armée entre 1952 et 1954, les Tunisiens furent les premiers au Maghreb à déclencher une révolution armée le 18 janvier 1952. En guise de représailles, les colons avaient mis sur pied l’organisation « La main rouge » pour liquider les leaders nationalistes et syndicalistes à commencer par Hédi Chaker, le docteur Abderrahmane Mami et les frères Haffouz ainsi que tant d’autres.  

Nous n’oublierons pas, non plus, les chefs charismatiques politiques et syndicalistes qui ont sacrifié une grande partie de leur jeunesse pour servir la cause patriotique : Cheïkh Abdelaziz Thaalbi, Mohammed Ali Hammi, Belgacem Gnaoui, Salah Ben Youssef et le plus connu sans doute Habib Bourguiba.

La Tunisie qui, après avoir pris son mal en patience durant plusieurs décennies, a vu, au début du vingtième siècle, sonner le réveil d’une certaine élite parmi les patriotes tunisiens. Celui-ci se concrétisa par la création d’un parti politique qui s’implanta, sérieusement, dans le pays et se développa assez rapidement. C’est ainsi que le Parti du «Destour» a été créé par Abdelaziz Thaalbi en 1920. Ce parti, composé essentiellement d’intellectuels, ne voulait pas recourir à des actions violentes et espérait, de la France, une meilleure compréhension des revendications tunisiennes. Mais ce ne fut, malheureusement, pas le cas. C’est alors que Habib BOURGUIBA, ayant terminé ses études supérieures en France et non satisfait des méthodes de travail de la direction du parti destourien et soutenu par de jeunes intellectuels, fit sécession et créa, en 1934, un autre parti dénommé « Néo-Destour ».

Aussi faut-il rappeler, aujourd’hui, aux jeunes et aux moins jeunes de nos concitoyens qui ne connaissent de Bourguiba que l’avenue à son nom et qui ont certainement eu part de certaines médisances, ce qu’ils doivent savoir du bonhomme et de son œuvre ! Pour ma part et faisant partie de la génération de l’indépendance, je vais m’essayer à donner un point de vue sur cet homme exceptionnel, sa vision et sa stratégie quant à la manière intelligente qu’il a adoptée pour réaliser, avec le minimum de pertes humaines, l’indépendance de notre pays.

Au fait, qui est Habib Bourguiba ?

« De tous les hommes d’Etat d’une époque qui en connaît beaucoup de flamboyants ou d’abusifs, Habib Bourguiba est probablement celui dont le nom se confond le plus totalement avec la fondation et les premiers jalons d’un Etat. Créateur de la première organisation qui posa avec sérieux le problème de l’indépendance, militant, chef de Parti et d’insurrection, négociateur, prisonnier, libérateur du territoire, fondateur de l’Etat, « Combattant Suprême », et guide incontesté, il aura dominé de sa forte personnalité la vie du peuple tunisien et imprimé sa marque et sa pensée, pour le meilleur et pour le pire, sur le nouvel Etat. De retour à Tunis, nanti de diplômes, et profondément imbu et séduit par le système politique de la France et par toutes les libertés dont jouissaient les Français, il constata le cruel décalage entre les principes libéraux, base de l’enseignement qu’il a reçu à Paris et les pratiques quotidiennes coloniales. Très vite, il milite au sein du « Destour » dont il découvre la vanité et l’inefficience. Il lui faut donc transformer, rajeunir, et muscler ce parti dont les chefs préfèrent plutôt les réunions de salon. Entouré d’un groupe de jeunes intellectuels, il provoque une dissidence et convoque, à Ksar Helal au Sahel, en 1934, un congrès où est fondé le « Néo-Destour ». Le nouveau parti tranche avec l’ancien : il n’est plus aristocratique mais populaire ; il n’est plus exclusivement urbain mais largement rural ; il n’est plus intégriste, refusant le « tout ou rien », et accepte la négociation avec le pouvoir colonial. »   

Bourguiba développe également sa propre doctrine qu’il appelle « bourguibisme » et qui s’apparente au pragmatisme. Elle est fondée sur le réalisme politique et économique qui se fonde sur la croyance qu’« aucun domaine de la vie ne doit échapper au pouvoir humain de la raison»: C’est ce qu’on appelle, communément, la politique des étapes.    

C’est ainsi qu’est née l’organisation qui restera longtemps le seul parti moderne du monde arabe, qui fera passer la société musulmane de l’âge théologique à l’âge politique, et le groupe oriental du style de la caravane conduite par le « zaim » prophétique, à celui de l’organisation de masse appuyant le leader politique». 

Un tel appareil attire sur lui les foudres du colonisateur. Bourguiba est arrêté en 1934, puis en 1938. Libéré par les Allemands en 1942, durant la Seconde Guerre mondiale alors qu’il était en prison au Fort St Nicolas à Marseille, il ne se laisse pas séduire par les forces de l’Axe et joue, courageusement, la carte des démocraties, celle des Alliés. Ceci lui vaut l’estime durable des Américains mais non des Français qui mettront longtemps à comprendre que, dans le monde arabe, il représente une chance exceptionnelle d’entente avec l’Occident. La lettre qu’il adressa de la prison de Fort St Nicolas à Marseille à ses camarades du Bureau Politique du Néo-Destour (au Dr Habib Thameur), la plus haute instance du Parti, dans laquelle il leur ordonnait de ne pas aider ou soutenir les Forces de l’Axe (Allemagne, Italie et Japon) mais de se ranger du côté des Alliés, pour se trouver avec les vainqueurs à la fin de la guerre (1939-1945), demeura inoubliable pour les Américains et démontrera ses grandes qualités de visionnaire et de fin politique.

L’accueil majestueux et imposant qui lui a été réservé par la population new-yorkaise, en 1961, lors de sa première visite aux États-Unis, suite à l’invitation du président J.F. Kennedy, reste la preuve indélébile et est demeuré remarquable et historique. 

Arrêté, une dernière fois par la France le 18 janvier 1952 et placé en résidence surveillée d’abord à Tabarka, interné ensuite à l’île de la Galite et puis à Remada avant son transfert en France, il donna l’ordre à la guérilla de répondre aux exactions de «La main rouge» qui assassina plusieurs nationalistes dont feu Hedi Chaker, membre du Bureau Politique du Néo-Destour, le grand Leader syndicaliste et nationaliste Farhat Hached l’ayant été par des agents des services spéciaux français le 5 décembre 1952, l’ancien Président français, François Hollande, l’ayant confirmé lors de sa visite en Tunisie, à l’occasion de la révolution de 2011.

Ce n’est que en 1954 qu’un chef du gouvernement français, le Socialiste M. Pierre Mendes France, tendit enfin la main à Bourguiba, qui l’accepta à son tour.

Un an après, la Tunisie est autonome, deux ans plus tard, elle est indépendante. 

Aux jeunes et aux moins jeunes qui n’ont pas vécu sous l’ère de gouvernance du Président Bourguiba et qui aiment croire, comme certains de ses adversaires politiques le propagent, que Bourguiba était un dictateur, je leur dirai dans quel état il a trouvé notre pays le 20 mars 1956:

a- à l’indépendance, la Tunisie comptait près de cinq millions d’habitants dont la grande majorité était analphabète,

b- douze ans plus tôt, notre pays a connu les affres de la Seconde Guerre mondiale et ses énormes dévastations causées du sud au nord, et tous les dégâts n’avaient pas, à l’indépendance, encore disparu,

c- en 1956, notre pays ne comptait qu’une douzaine de lycées et collèges et qu’en 1987, date de la retraite du Président Bourguiba, il en a laissé plus de quatre cents.  

De son œuvre gigantesque, l’Histoire retiendra qu’il a été :

1- Le Fondateur de l’Etat tunisien moderne,

2- L’Émancipateur de la femme avec la promulgation, dès 1956, du Code du Statut Personnel, unique dans le monde musulman, ce code qui reconnaît à la femme les mêmes droits que l’homme,

3- Celui qui a généralisé l’enseignement qui deviendra obligatoire, pour les garçons comme pour les filles jusqu’à l’âge de quatorze ans et gratuit pour tous.

Faut-il rappeler que la stratégie de Bourguiba se caractérisait par la politique des étapes, et ce, dans un double objectif : d’une part, éviter de causer trop de pertes en vies humaines tunisiennes, d’autre part, tranquilliser le colonisateur pour qu’il cède, au coup par coup, aux demandes tunisiennes. 

L’histoire retiendra que sa méthode a été payante puisque le pays a obtenu son indépendance sans dégâts majeurs et en établissant de nouveaux et intéressants rapports avec la France, post-colonisation, dans le but de bénéficier de son soutien économique et financier, oh combien importants à ce moment-là.       

Aussi, en comparant la lutte pour l’indépendance de notre pays et les dégâts engendrés par la même lutte dans d’autres pays, nous remarquons qu’il n’y a aucune commune mesure puisque celle de la Tunisie resta très ‘soft’. Ceci est principalement dû à l’intelligence, à la démarche, au savoir-faire et à l’ingéniosité de Bourguiba, le chef du parti politique qui a organisé et dirigé cette lutte.  

Les grands leaders politiques se font remarquer par leur courage, leur vision, leur ténacité et leurs sens et choix politiques comme l’a été le président Bourguiba.

Aussi et quelques heures, seulement, après le bombardement du quartier général de l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) à Hammam Chott, banlieue-sud de Tunis, par l’aviation israélienne le 1° octobre 1985, le président Bourguiba, voulant passer un message fort au président américain, convoqua l’ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique avant la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, suite à la plainte de la Tunisie contre l’agression israélienne. Le président Bourguiba chargea l’ambassadeur d’un message à transmettre à son gouvernement. Et en conséquence à ce message, la motion condamnant Israël a été approuvée par le Conseil de Sécurité de l’ONU par 14 membres pour, zéro contre et une seule abstention (celle des Etats-Unis d’Amérique) et ce fut, l’unique fois où les USA se sont abstenus, et n’ont pas utilisé leur veto lors d’un vote condamnant Israël. Ce succès diplomatique était dû, essentiellement, à la considération dont jouissait le président Bourguiba, à travers le monde, et surtout, auprès des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU.

C’est pourquoi, est-il besoin de le rappeler à nos concitoyens, qu’en ce jour-anniversaire de notre indépendance, le moins qu’on puisse faire est d’avoir une pensée pieuse et très prononcée pour ce grand homme, malgré certaines erreurs commises , et de rendre le plus vibrant des hommages à ce grandissime leader que fut Bourguiba, pour tout ce qu’il a fait pour l’indépendance et la liberté de notre pays et pour le développement, le prestige et le rayonnement qu’il a su conférer, de son vivant, à la Tunisie dans le monde entier. 

Bourguiba figurera, éternellement, parmi les immortels enfantés par notre pays. Si un jour, nous avons un Panthéon tunisien, il est certain que ce grand leader y figurera parmi les éternels comme Hannibal, Elkahena, Saint-Augustin, Ibn Khaldoun, Tahar el Haddad, Abdelaziz Thaalbi, Aboulkacem Echchabi, Moncef Bey, Farhat Hached et tant d’autres que Dieu les accueille tous dans son Eternel Paradis.   

Que Dieu veille et protège la Tunisie éternelle, l’héritière de Carthage et de Kairouan.

N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.
Auteur

le Colonel Boubaker BENKRAIEM

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